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22 décembre 2012 6 22 /12 /décembre /2012 09:42

Hongrois

 

 

La période carolingienne a laissé peu de traces narratives dans la région. Néanmoins, comme tous leurs frères en Occident, les moines berrichons se sont attachés à conserver la mémoire d’ événements exceptionnels qui ont bouleversé les esprits de leur temps. C’est ainsi que la Chronique de Déols note, pour l’année 935, le décès d’Ebbe, seigneur de Déols, tué en combattant les Hongrois.
Pour un moine berrichon, un tel événement avait une incidence plurielle dans son rapport au monde. Ces envahisseurs, qu’il n’avait sans doute jamais vu, représentaient une perturbation temporelle et spirituelle majeure.
Ces envahisseurs avaient tué le protecteur de son monastère, et probablement occis ou blessé d’autres laïcs importants de la région. Les domaines extérieurs d’où sa communauté tirait une partie de ses bénéfices avaient pu être atteints.
Les Hongrois étaient, comme les Vikings, des païens dont l’incursion menaçaient physiquement les religieux, généralement prêts au martyr si aucun repli n’était permis, et plus encore les reliques protectrices de l’abbaye. On comprend que le passage de ces cavaliers venus des steppes orientales ait trouvé sa place dans la chronique berrichonne.
On sait en fait peu de chose sur ces intrus, ni l’importance de leur troupe, ni l’itinéraire qu’ils ont suivi. Ebbe est mort à Orléans, alors qu’il les forçait à traverser la Loire. On remarque que c’est dans cette même cité que les Huns d’Attila avaient été arrêtés dans leur progression vers la Gaule du sud. Comme tous les cavaliers pillards de l’époque, les Hongrois suivaient les routes. Il est peu probable qu’ils se soient aventurés dans les grands secteurs forestiers du sud de la région.
Guy Devailly, par un recoupement de sources, évalue comme plus probable l’année 937 que la date de 935 pour situer l’événement.
A ma connaissance, mais j’aimerais avoir l’avis de mes correspondants archéologues sur la question, les Hongrois n’ont pas laissé de trace matérielle de leur passage, comme des sépultures ou des objets typiques de leur culture qui auraient pu être récupérés sur des prisonniers ou des cadavres, et réemployés localement.
Quand à la dépouille d’Ebbe de Déols, c’est l’église Saint-Aignan d’Orléans qui accueillit sa sépulture, signe que la bataille qui fut livrée dans les environs fut peut-être aussi salvatrice pour l’Orléanais que pour le Berry.

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9 décembre 2012 7 09 /12 /décembre /2012 13:12

clypeata

 

J'attire votre attention sur un phénomène botanique insignifiant à l'échelle de l'histoire du Berry mais qui a marqué l'imaginaire des anciens historiens de la région.
J'avais le souvenir d'une légende locale dont je n'arrivais pas à préciser l'élément principal jusqu'à ce qu'un lecteur de ce blog trouve la solution et m'indique l'existence d'une espèce florale rare, la Farsetia clypeata, qui se trouve au centre d'une intéressante série d'observations savantes remontant au début du XIXe siècle. Je n'ai jamais vu cette fleur, sorte de petite giroflée, et, comme aucune des personnes que j'ai sollicitées pour utiliser une de leurs photos en ligne ne m'a répondu, je laisserai le soin au lecteur d'aller découvrir par ses propres moyens l'aspect de cette curiosité.
Au début du XIXe siècle, les botanistes qui inventoriaient les espèces végétales endémiques sur le sol français ont identifié, dans les ruines du château de Montrond, dans le Cher, une petite fleur d'une grande rareté poussant sur la colline où se trouvent les vestiges de l'ancienne forteresse. Un autre site, la ville médiévale de Dun-sur-Auron, fut un peu plus tard repéré. Dans les deux cas, une partie des vestiges date du XIIIe siècle.
Les noms français de la Farsetia clypeata: Herbe de Jérusalem ou encore Herbe des croisades ont peut-être favorisé l'invention d'une histoire, devenue à la longue légende, d'un chevalier berrichon ayant participé aux croisades, revenu avec une graine de cette fleur coincée sous le sabot de son cheval. Cette petite fable locale était encore racontée dans les années 70, quand j'étais bénévole sur le chantier de Montrond.
L'époque à laquelle s'est forgée cette histoire était féconde en récits inspirés par la culture chrétienne de la majorité de la population d'alors, et les livres d'histoire locale ne sont pas avares de ce genre d'anecdotes étrangères à la rigueur de la recherche historique. Avec un certain angélisme, moines et chevaliers vertueux apparaissaient à chaque occasion, ou presque, de parler du passé médiéval d'un terroir.
La thèse de la plante ramenée des croisades est fragile. Le château de Montrond a été élevé dans le premier tiers du XIIIe siècle, son initiateur n'a pas participé aux expéditions en Orient et la préoccupation des chevaliers de l'époque n'était pas la botanique. L'idée de la graine restée sous le pied d'un cheval est plaisante pour un conte pour enfant, mais les conditions de voyage de l'époque excluent totalement qu'un noble berrichon ait pu faire tout ce chemin avec le même cheval chaussé des mêmes fers.
Reste que cette plante a bien été introduite en Berry sur deux sites au moins, peut-être à des époques différentes, à partir de souches proche-orientales ou caucasiennes. Nous savons que la fin du Moyen-âge fut une période où les riches seigneurs aimaient s'entourer de curiosités animales et végétales. La giroflée est peut-être arrivée à Montrond et à Dun à l'époque où les d'Albret séjournaient parfois en Saint-amandois? Il serait sans doute intéressant de pousser les investigations dans d'autres localités de la régions, pour voir s'il ne reste pas de traces de cette espèce, pour affiner l'évaluation du phénomène.
Reste que la petite plante a disparu, victime de son succès et de sa rareté. Les botanistes venaient en arracher des plants pour leurs herbiers et ont fini par éradiquer involontairement ce curieux vestige du passé.
Elle aurait été réintroduite à Dun, ce qui est une fausse bonne idée, car il ne sera plus jamais possible de distinguer les anciennes clypeatae des nouvelles si les graines venaient à migrer dans des sites médiévaux dont la flore n'a pas été encore correctement inventoriée.

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13 mai 2012 7 13 /05 /mai /2012 09:16

DP132214

Copyright Metropolitan Museum of Art

 

 

Tout dernièrement, un de mes correspondants a attiré mon attention sur l'existence, au musée new-yorkais des Cloisters, annexe du Metropolitan Museum of Art, d'un portail de chapelle provenant du prieuré auvergnat de Reugny. La question, vite résolue, portait sur l'identification du lieu d'origine du monument.
En effet, en vallée du Cher, à une quinzaine de kilomètres au nord de Montluçon se trouve un prieuré, auquel j'avais consacré il y a un ou deux ans un billet sur ce blog, dans un village du nom de Reugny. S'il existe bien, sur le mur septentrional de la chapelle priorale, une ouverture moderne qui aurait pu, à la rigueur, passer pour la cicatrice de l'extraction de la porte exposée à Manhattan, la modicité de l'ensemble s'accordait mal avec la richesse du portail présenté aux Cloisters. L'affaire fut vite classée quand il apparut que le Reugny voisin de Montluçon avait un homonyme beaucoup plus au sud dans le département de l'Allier, sur la commune de Laféline, site d'origine du monument qui nous intéresse.

 

prieuré de Reugny (03)

 

Cette petite recherche a surtout assombri mes derniers espoirs de voir un jour réapparaître les pierres du petit manoir du Vernet, dont on est à Saint-Amand-Montrond sans nouvelles depuis 1919. La biographie du donateur du portail de Reugny au MMA m'a plongé dans l'effroi, jugez-en plutôt.
George Blumenthal était un homme bien. Riche homme d'affaire américain, humaniste et grand collectionneur d'Art, il visite le Bourbonnais dans les années 20 en quête de belles pierres à acquérir. On ne dispose pas de la liste exacte de ses acquisitions, mais certaines de celles ci partent orner des résidences que le sieur Blumenthal fait construire à Paris, sur la Côte d'Azur et à New York. La porte de Reugny, par exemple, passe quelques années à Paris comme entrée d'une des salles de la maison du collectionneur américain, avant d'être à nouveau déposée et de partir pour New York, où elle est offerte au musée des Cloisters. George Blumenthal n'est pas un prédateur du patrimoine. Il donne aussi une partie de sa collection au musée du Louvre. Décédé aux USA en 1941, sa résidence new-yorkaise ne lui survit pas et est à son tour démantelée, une partie des collections s'y trouvant intégrant les réserves du MMA. Il semble qu'une partie des acquisitions réalisées en France ai été négociée par des antiquaires parisiens.
En résumé, et c'est bien ça qui alimente mon pessimisme sur nos chances d'écouter un jour parler à nouveau des vestiges du manoir du Vernet, G. Blumenthal a beaucoup fait voyager les œuvres d'Art acquises dans notre région, les a incorporées dans des constructions contemporaines aujourd'hui disparues et n'a certainement pas tout donné aux grands musées qui ont référencé les origines des donations. Cet esthète est connu grâce à sa générosité envers les musées publics, mais plein d'autres acheteurs sont restés dans l'anonymat, faute d'une recherche précise dans archives notariales. Je crains qu'au moment où nous avons, mes ami(e)s journalistes du Berry républicain et moi, relancé la recherche pour retrouver le petit château médiéval berrichon, nous n'ayons pas sondé l'exacte profondeur de la tâche qui nous attendait!

 


 

George Blumenthal and Bourbonnais heritage

George Blumenthal und Erbe Bourbonnais

George Blumenthal y Bourbonnais patrimonio

George Blumenthal e il patrimonio Bourbonnais

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15 avril 2012 7 15 /04 /avril /2012 08:07

scellés-judiciaires

 

Voici un vieux dossier qu’il me tardait d’ouvrir, sans intérêt immédiat pour le Moyen-âge régional, mais riche en enseignements sur l’”Histoire parallèle”, celle qui se fait aux frontières, souvent dépassées, de la légalité, et qui nous échappe le plus souvent.
Depuis une quinzaine d’années dormaient dans les réserves du musée de Saint-Amand-Montrond des mystérieux sachets d’objets métalliques en vrac, scellés du cachet de cire de la Gendarmerie nationale. Par transparence, on reconnaissait par centaines des monnaies de toutes époques, des bijoux, des ferrailles de toutes sortes, inventoriés mais non identifiés. Leur tour étant venu de rentrer dans les bases de données des collections publiques, leur étude est l’occasion de revenir sur une vieille affaire de prospection clandestine dont les conséquences ont été assez exemplaires.
En 1997, la brigade de Gendarmerie de Saint-Amand a interpellé deux individus en flagrant délit de fouilles clandestines dans les cultures autour du prieuré d’Allichamps, près de Bruère, dans le Cher. Curieuse idée qu’avaient eu ces deux prospecteurs: le site, archi-pillé depuis les années 70, en particulier par une bande organisée presque de façon militaire, est visible de partout et surveillé. Les gendarmes n’ont d’ailleurs trouvé sur eux que des rebuts de métal. Les détecteurs ont été confisqués, et l’affaire (dont je ne connais pas les détails) s’est compliquée d’une perquisition au domicile des contrevenants. C’est là qu’ont été saisis toutes sortes d’objets archéologiques, supposés issus de fouilles clandestines. Le tout a été promptement emballé, mis sous scellés judiciaires et remis au musée le plus proche.
Tout dernièrement, le Procureur de la République a autorisé le bris des scellés -simple formalité mais qui a permis enfin de pouvoir étaler les objets à la lumière et de commencer leur identification et leur classement. Un premier examen confirmerait une des conclusion de l’enquête: ces prospecteurs ne travaillaient pas pour le plaisir de la collection, mais dans l’objectif d’arrondir leurs fins de mois. Sur les dizaines de monnaies romaines examinées, aucune n’a de valeur marchande et beaucoup sont de simples rondelles illisibles. Les monnaies médiévales et post médiévales sont moins nombreuses, mais beaucoup plus lisibles et souvent dans un état de restauration remarquable - les clandestins avaient une méthode de nettoyage des pièces d’argent que j’aimerais bien connaître - similaire à ce qu’on trouve sur les sites spécialisés en numismatique. Aucune fibule n’est intacte. De là à penser que les auteurs avaient vendus les plus beaux objets antiques et s’apprêtaient à se séparer des pièces médiévales, il n’y a qu’un pas.
Que vont devenir ces objets? Leur valeur scientifique est, pour l’heure, quasi nulle. Sortis de leur contexte archéologique, leur étude ne présente pas beaucoup d’intérêt. Ils vont donc être identifiés, dans les limites de leur lisibilité, inventoriés, puis intégrés aux collections publiques. Peut-être serviront-ils un jour à compléter des études sur l’origine des métaux employés pour les ateliers monétaires médiévaux, ou autre? Ils vont au moins permettre au médiéviste que je suis de se faire plaisir en parcourant des catalogues pour leur trouver une identité, occasion assez rare pour un historien non archéologue qui travaille presque toujours sur archives de manipuler autre chose que du parchemin.

Merci au lieutenant Desfougères, de la Gendarmerie nationale, ancien commandant du PSIG de Saint-Amand-Montrond, dont les souvenirs et les conseils ont été précieux pour nous aider à donner la place la plus juste dans les semaines à venir au mobilier à inventorier.

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25 mars 2012 7 25 /03 /mars /2012 08:34

vernet-manoir

 

Les habitués de ce blog et plus particulièrement les lecteurs du sud du département du Cher se souviennent peut-être de cette enquête, menée en collaboration avec le journaliste Philippe Cros, du Berry républicain, sur le destin du manoir du Vernet, à Saint-Amand-Montrond (Cher).

Cette demeure seigneuriale de petite dimension avait été remarquée en 1917 par un soldat américain en garnison à Saint-Amand. Le même, suppose t-on, en avait fait l'acquisition avec le projet de déposer ses plus beaux éléments et de les faire livrer aux USA. Le château a bien été démonté en 1919. Nous perdons sa trace ensuite. Tous les contacts pris en Amérique par Philippe et moi-même se sont révélés infructueux: aucun indice sérieux n'incite à penser que les pierres saint-amandoises ont bien été chargées à Saint-Nazaire comme la rumeur le prétendait.

J'ai décidé de relancer l'enquête pour le compte du trimestriel Berry magazine. L'hypothèse d'une vente élément par élément des belles pierres du Vernet pour la restauration de bâtisses victimes des bombardements de la Grande guerre n'est pas à écarter. Les cheminées, encadrements de portes et fenêtres et escaliers sont peut-être toujours quelque part en France, anonymes dans une propriété de caractére, et il existe une faible chance de les retrouver.

Je me permets de m'adresser à vous pour vous demander si vous disposeriez de photographies personnelles montrant le démontage du manoir et éventuellement des détails des pierres sculptées, et si vous accepteriez de m'en communiquer une copie pour illustrer le papier qui est prévu pour l'été?

Il existe une dossier très intéressant sur la base Mérimée du ministère de la Culture, mais les clichés ne sont pas libres de droit. Des photographies sur le mode de démontage pourrait permettre d'identifier les parties qui ont été soustraites de celles qui ont finies misérablement dans les remblais ou des réemplois occasionnels à Saint-Amand.

Une petite information pour finir: j'ai découvert dans la salle de sport ouverte dans l'ancienne grange du château une maçonnerie intérieure qui semble bien être la base d'une des tourelles d'angle de l'ancienne enceinte protégeant la cour intérieure du Vernet. Il s'agirait du vestige le plus ancien qui reste de ce petit ensemble défensif médiéval.

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17 décembre 2011 6 17 /12 /décembre /2011 07:54

Bourbon-Saint-Lazare-2

 

Comme chaque ville importante du Moyen-âge local, Bourbon-l’Archambaud possédait un hôpital des lépreux. Situé à faible distance au sud de l’ancienne cité, ce lieu, qui porte encore aujourd’hui le toponyme de Saint-Lazare était, comme beaucoup d’autres, à portée de vue du château.
Il reste sur place, à coté d’un joli corps de ferme qui semble dater du XVIe ou XVIIe, et qui remplace probablement une partie des structures médiévales, les ruines de l’ancienne chapelle hospitalière. N’ayant pu rencontrer sur place quiconque pour m’autoriser à entrer sur la parcelle, je me suis contenté de photographier le bâtiment du chemin et de la route mitoyens.
On distingue clairement deux étapes de construction, la partie la plus ancienne étant bâtie avec du gros appareil, alors que le reste de la nef l’est avec de simples moellons mélangés à des pierres de taille de récupération. Des contreforts étayent les murs et il semble qu’une partie de la voûte primitive est encore en place. La chapelle est dans un état de dégradation inquiétant, la toiture, complètement crevée, étant en voie d’effondrement. L’aménagement de l’entrée laisse supposer que le lieu a servi de grange ou d’étable jusqu’à une date récente.

 

Bourbon-Saint-Lazare1

 

Le propos de cet article n’est pas de larmoyer sur la disparition du patrimoine médiéval rural -les propriétaires sont souverains et pas forcement assez fortunés pour engager des opérations de mise hors péril de telles structures - mais plus de présenter un exemple d’à ce qu’a du ressembler nombre de petites maladreries avant leur totale disparition. La lèpre, entrée en Gaule avec les armées romaines, était endémique partout où une activité économique se manifestait et attirait des voyageurs. Bourbon, cité féodale puis ducale, ne pouvait échapper à  ce fléau et a, comme ailleurs, vu s’élever non loin de ses remparts une léproserie pour accueillir ses malades, qui, loin d’être tous invalides, conservaient longtemps une activité artisanale ou agricole qui permettait à leur communauté de compléter ses revenus. La maison des ladres participait, avec ses moyens propres, à la vie économique tout autant que sanitaire des paroisses alentours.

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13 février 2011 7 13 /02 /février /2011 09:04

Ranchier Sainte Chapelle

 

Au nombre des merveilles rassemblées dans la Sainte Chapelle de Bourges par le duc Jean de Berry trônait le trophée d’un cerf monstrueux, vieux de trois cents ans, tué lors d’une chasse par le duc en personne. Plutôt que de naturaliser la dépouille de l’animal, le prince fit prélever les bois, décrits comme larges et plats comme ceux d’un daim, et commanda à un sculpteur une immense statue de bois, portant sur un écu les armes du Berry, sur laquelle furent fixées les cornes de l’animal. Pour renforcer la majesté de l’ensemble, le ranchier ainsi reconstitué fut juché sur un socle, où on put l’admirer à l’entrée du sanctuaire, au même titre que les ossements du géant Birat, issu d’un squelette de mammouth, et qu’un crocodile cavernicole prétendu hôte des fontaines souterraines de Bourges. L’authenticité de ce bestiaire fabuleux semblait incontestable aux yeux des croyants et des visiteurs qui venaient contempler l’intérieur de la Sainte Chapelle.
Quel pouvait bien être la bête que tua Jean de Berry pour lui prendre ses bois? Pas un cerf, même énorme, c’est certain, car on ne sut le nommer autrement que par le terme de ranchier, habituellement employé en héraldique pour désigner les silhouettes de cerfs présentes sur certaines armoiries. L’animal n’était donc pas endémique dans les forêts des domaines du duc. La forme des bois, et leur ressemblance avec ceux des daims, fait immédiatement songer à un élan. Certains individus mâles atteignent une taille et un volume corporel incomparablement plus élevés que ceux d’un cerf ordinaire, ce qui justifierait assez bien l’estimation de l’âge de la prise à trois cents ans. Or, si des élans ont pu errer dans les grandes forêts d’Occident jusqu’à la période antique et le haut Moyen-âge, la chasse et les grands défrichements ne leur avaient depuis très longtemps laissé aucune chance de survie.
Il reste trois hypothèses, dont la plus simple pour expliquer l’existence de ce ranchier serait une hâblerie de Jean de Berry, qui se serait procuré le trophée quelque part dans le Nord de l’Europe, et se serait attribué la gloire de sa chasse. Les os du mammouth devenu le géant Birat sont bien venus du Dauphiné, une paire de bois d’élan, beaucoup plus légers, peuvent avoir circulé par terre ou par bateau sur une bien plus longue distance.
Une deuxième piste, plus difficile à soutenir, conduirait le duc a avoir lui même voyagé pour aller chasser un élan quelques part en Europe orientale ou septentrionale. Rien, à ma connaissance, dans la biographie de cet homme, ne le laisse supposer, mais je ne suis pas spécialiste de la période, et l’avis de lecteurs éclairés sur ce point pourrait être très utile.
La troisième manière d’aborder le problème serait d’envisager le voyage d’un élan à travers l’Europe jusqu’aux propriétés du duc de Berry. Lâché sur place, l’animal aurait très bien pu être chassé et tué par fondateur de la Sainte Chapelle. Les naturalistes estiment, preuves concrètes à l’appui, que les élans peuvent être apprivoisés et même utilisés comme monture. Un individu peut très bien avoir été capturé sur commande du duc et avoir été amené depuis l’espace balte en quelques semaines. Techniquement, ce convoi était beaucoup plus facile à déplacer que ceux qui commençaient à peupler les ménageries princières d’animaux africains à la même époque.
Infortuné animal, pour lequel le non chasseur que je suis a une pensée attristée, mais qui fit, indirectement, l’admiration de milliers de berrichons et d’étrangers au pays, jusqu’à ce que la ruine de l’édifice qui abritait son simulacre finisse par l’abandonner aux vers ou à l’incendie. Curieux clin d’œil du Destin, c’est aujourd’hui encore un élan qui accueille les visiteurs du muséum d’Histoire naturelle de Bourges, ouvert à quelques pas du site où s’élevait la Sainte Chapelle, et dont la photo, retouchée, m’a fourni de quoi illustrer artificiellement ces lignes.


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6 février 2011 7 06 /02 /février /2011 09:59

Drevant-façade-prieuré

 

Jean Tricard, professeur d’Histoire médiévale à l’Université d’Orléans, et un de mes maîtres en la matière, employait souvent, face à ses étudiants, l’expression “tordre le cou aux idées reçues”.
S’il y en a une qui a la peau dure, c’est bien celle qui donne aux romains et au premier d’entre eux, le grand Jules César, la paternité de tout ce qui peut ressembler  dans nos campagnes à des fortifications primitives, classées d’autorité par la sagesse populaire dans la catégorie des “camps romains”, avec des conséquences parfois amusantes, comme ce comité des fêtes d’un petit village de la région qui prévoit la réalisation d’un char fleuri pour le comice agricole de son canton sur le thème “le camp des légionnaires”, vestige d’une fortification du XIIIe siècle!
De Sancerre à Sidiailles, nombreuses sont les réalisations  que l’on prête aux romains. Dès 1566, l’historien Jean Chaumeau disait du château du Châtelet: “ (...) et une autre tour ronde fort haute et espesse, que les habitans diens avoir este construite et edifiée au temp de Jules Cesar”. La forteresse de Sancerre (Saint-César) aurait été fondée par le vainqueur du peuple biturige. La motte castrale d’Epineuil-le-Fleuriel est baptisée “tumulus” sur les cartes IGN et plusieurs sites fortifiés fossoyés, anciens châtelets ou maisons-fortes sont qualifiés de camps romains (Ineuil, Vitray, Sidiailles, Saint-Augustin...). Le grand éperon barré néolithique et protohistorique de la Groutte, est baptisé “Camp de César”, ce qui est compréhensible vue la proximité des ruines antiques de Drevant.
A quand remonte cette confusion entre les deux époque? Les savants de la Renaissance sont sans doute les premiers à avoir associé les anciennes places-fortes qu’ils découvraient avec une civilisation qu’ils admiraient. Pétris de culture antique, ces intellectuels voyaient la période qui les avait précédé avec une aveuglante subjectivité, attribuant à leurs modèles romains les réalisations des hommes d’un Moyen-âge qui leur semblaient un retour à la barbarie.
Plus récemment, et plus ou moins pour les même raisons, les érudits sont souvent tombés dans le même piège. Mal connu et surtout mal enseigné, le Moyen-âge n’est pas estimé à sa juste mesure. Dans une société d’ordre et de discipline, le général romain et ses légionnaires sont une valeur rassurante. Il n’est pas étonnant qu’on les imagine occupant des camps retranchés entourés de fossés à l’époque de la Guerre des Gaules.
On m’a souvent opposé l’argument suivant: comment se fait-il, si ce n’est pas romain, qu’on trouve des tuiles, céramiques et moellons antiques sur place (Sidiailles, Boiroux)? Deux raisons expliquent cet apparent paradoxe. Comme la ligne de chemin de fer Paris-Montluçon et l’autoroute A71 suivent le tracé de l’ancienne voie antique Bourges-Néris, certains sites offrent les mêmes avantages quelques soient les périodes auxquelles il est occupé. Une position facile à défendre, une grosse fontaine rendent les mêmes services que l’on vive au Bas-empire ou à la période carolingienne.
Les sites antiques, dont très peu conservent aujourd’hui des vestiges hors sols, étaient pour les hommes médiévaux, des lieux d’habitation possibles dans certains cas, et surtout de riches carrières de matériaux faciles à récupérer selon les besoins. Même si cet exemple est assez marginal, la château de Drevant (un donjon carré élevé dans l’amphithéâtre gallo-romain) fut le produit du recyclage des pierres équarries presque un millénaire auparavant.
Il est donc juste de rendre à César ce qui est à César. Archéologues et historiens travaillent pour que la chronologie ne soit plus traitée à la manière de la bande dessinée ou du péplum. Le reste n’est que folklore.



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20 décembre 2010 1 20 /12 /décembre /2010 11:52

La-Berthenoux-chevet

 

Voici plusieurs mois, nous avions fait le récit des tragiques événements de Saint-Germain-des-Bois, près de Levet, dans le Cher, lorsque des moines cisterciens de Noirlac avaient, avec leur abbé à leur tête, tué un curé de campagne et agressé un officier du roi.
Les faits relatés ici ne sont pas aussi dramatiques que l’affaire de Saint-Germain, mais s’inscrivent néanmoins dans le registre d’une violence monastique contre laquelle la justice royale a réagit en ordonnant le procès des responsables et leur condamnation à de lourdes sanctions financières.
C’est, d’ailleurs, un problème d’argent qui est au cœur de la querelle qui éclate à la Berthenoux, dans l’actuel département de l’Indre, en 1308 et, comme à Saint-Germain-des-Bois l’année précédente, la perception des dîmes conduit à un affrontement entre deux communautés religieuses. Cet impôt, destiné à la vie du clergé et à l’entretien de son patrimoine, pouvait avoir de multiples bénéficiaires, pas toujours locaux, en fonction de très anciens accords ou restitutions de droits spoliés par des laïcs. Ainsi, à La Berthenoux, les clunisiens de l’abbaye de Massay possédaient un prieuré qui leur donnait droit à au moins une part des dîmes prélevées dans cette paroisse. Des menaces avaient-elles déjà été formulées contre ces religieux qui se firent assister par la justice du roi? On pourrait être tenté de le supposer car étaient présents au moment des faits le procureur de l’abbaye de Massay, le prieur de la Berthenoux, le curé du village et deux sergents royaux. Le renfort des sergents ne suffit pas arrêter une bande moines de la grande abbaye de Déols, qui possédait de nombreux prieurés dans la région, armés d’épées, de massues et de bâtons, qui se ruèrent sur le petit groupe. Le chapelain de la Berthenoux fut roué de coups jusqu’au sang et l’un des sergents fut empoigné par les agresseurs qui lui crachèrent au visage et le forcèrent à s’incliner jusqu’au cou de son cheval. La défiance des religieux de Déols alla jusqu’à prononcer des menaces envers le roi, ce qui, avec le sort réservé au sergent, pouvait être qualifié de crime lèse-majesté.
La justice royale ne tarda pas à se prononcer sur cette agression. Le souverain réclama à l’abbaye de Déols 500 livres pour lui, 50 pour le chapelain et 20 pour le sergent. Cette condamnation n’empêcha pas, quelques temps plus tard, un nouvel incident. Des moines en armes dérobèrent le produit de la dîme récoltée par Massay -sans doute sous forme de céréales- et mise sous la sauvegarde du roi par un des sergents.
Peut-être peut-on voir derrière ces deux affaires, celle de Saint-Germain et celle de La Berthenoux, le symptôme du début de la longue crise du XIVe siècle, qui commença par une succession de mauvaises récoltes et qui évolua vers une épidémie de peste, des révoltes populaires et qui fut aggravée par le début de la Guerre de 100 ans. Une diminution du revenu des abbayes peut expliquer les tensions constatées en Berry à cette époque.

 

La-Berthenoux-chapiteau

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19 novembre 2010 5 19 /11 /novembre /2010 21:34

mammouth sibérien

 

Je crois, au cours de ces trois décennies de recherches consacrées au passé du Berry, ne rien avoir jamais trouvé de plus étrange que cette évocation, à l’occasion de ma récente enquête documentaire dédiée à la Grosse Tour de Bourges, des ossements d’un géant exposés dans la Sainte Chapelle de cette ville. Plusieurs écrivains, de la Renaissance à la fin de l’Ancien Régime, ont en effet affirmé avoir vu, accrochés aux murs de la chapelle construite sur les directives du duc Jean de Berry, les ossements d’un humain de presque huit mètres de hauteur. Cet être monstrueux avait même un nom, Birat, ou Briat. Jean Chaumeau, dans son Histoire du Berry, le sieur Coulon, qui guide le voyageur sur les routes de France, Jodocus Sincerus, docte allemand du 17e siècle, voient tous séparément le squelette, qui fait sur eux forte impression.
Fulgose, auteur italien, relate de son coté que fut découverte en 1456, aux bords du Rhône, près de Crussol, la sépulture d’un géant dont les os furent conduits à Bourges. Cette origine extra-régionale n’empêcha pas le menu peuple berruyer d’affirmer que le monstre avait été trouvé en Berry, d’ où son surnom de “géant de Bourges”.
Cet extraordinaire vestige, plus connu des historiens de la médecine que de ceux de la province, ne fut pas unique en son genre -d’autres géants sont observés dans des édifices religieux  du sud de la France et de Sicile- et servit même de preuve sur laquelle s’appuyèrent les savants argumentant de l’existence sur Terre d’un peuple de géants antédiluviens, dont la Bible et la mythologie antique attestaient l’authenticité. Témoignages de la croyance d’un âge où aurait vécu une faune humanoïde monstrueuse, les ossements découverts à Crussol n’échappèrent pas à l’immense intérêt du duc Jean de Berry pour les merveilles de la nature. Ce prince, fasciné par les étrangetés dont le monde semblait peuplé, réunit dans les murs de sa Sainte Chapelle de Bourges avec ce squelette le simulacre d’un cervidé gigantesque, le “Ranchier” et une dépouille de crocodile, sans doute accumulés là pour frapper l’imagination des visiteurs et provoquer l’éblouissement de ceux-ci dans un monument qui se voulait l’égal de la Sainte Chapelle de Paris.
Ces os, dont au moins l’un était un fémur, furent dispersés et perdus lors des étapes successives de la ruine de la chapelle, jusqu’à sa destruction complète au 18e siècle. Si nul naturaliste rompu à l’anatomie comparative ne s’est jamais penché sur ces fossiles, on comprend, en recherchant des informations sur le périmètre d’où furent exhumés les os gigantesques, que le peuple de Bourges et de nombreux savants et curieux européens vinrent s’extasier devant les restes d’un mastodonte datant de la glaciation de Würm. Plusieurs dépouilles de mammouths ont été identifiées depuis dans la région de Valence.
On comprend que, pour un homme du Moyen-âge ne disposant pas de toute notre culture scientifique et bercé dans un univers dans lequel la monstruosité était aussi admise que la réalité des miracles, des ossements exhumés dans une région éloignée de tout interface avec la mer et ses mammifères et l’Afrique avec ses pachydermes, pouvaient parfaitement passer pour ceux d’une race anthropomorphe disparue depuis les Temps bibliques.
Signalons que le géant Briat pourrait avoir inspiré les peintres qui ornèrent le château des ducs de Bourbon à Moulins car, dans une chambre de celui-ci, on pouvait naguère contempler dans une chambre la fresque “d’un Géant dont les os, à c e qu’on dit, sont à Valence, dans le Dauphiné”.
Aucun cabinet de curiosités local, ni l’actuel muséum d’histoire naturelle de la ville, ne semble avoir gardé de fragment de cet éléphant paléolithique devenu, l’espace de quelques générations cent siècles après son trépas, une légende du Berry d’autrefois.

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Published by Olivier Trotignon - dans histoire locale
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