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18 octobre 2009 7 18 /10 /octobre /2009 09:50



Connue par une copie de 1472 conservée par les Archives départementales du Cher, la charte d’affranchissement de la petite ville de La Perche, en vallée du Cher, est un intéressant témoignage des ambitions économiques de la féodalité régionale à l’époque des Croisades. De date incertaine, cette charte a été rédigée par le dernier Ebe de Charenton avant son départ pour la Terre Sainte en 1189. Une autre charte, de même inspiration, est accordée à la ville de Saint-Amand à la même époque. 

La franchise de la Perche n’est pas en soi un texte exceptionnel. L’essentiel des articles conservés fixe les dispositions judiciaires et fiscales auxquelles devront se plier les habitants de cette nouvelle entité et les forains qui pourraient être amenés à y séjourner et à y faire du commerce. La charte fixe des droits de chasse dans les champs, de pêche dans le Cher et autorise des prélèvements de bois d’œuvre et de chauffage dans un taillis des environs. Quelques privilèges de justice sont accordés aux bourgeois de La Perche.

On aurait tort de considérer la charte de franchise de La Perche comme le témoignage d’une situation existante. Ce texte illustre principalement les ambitions économiques de la seigneurie de Charenton dans un secteur-clé de son domaine: la vallée du Cher.

La Perche se situe en effet sur le tracé de l’ancienne voie antique qui reliait Bourges à la région de Montluçon. Cette route, qui franchissait le Cher à Allichamps, croisait un autre axe qui rejoignait châteaumeillant. Le secteur était particulièrement sensible car plusieurs forteresses furent élevées le long de l’axe (Orval, Ainay-le-Vieil, Epineuil, Vallon...). Au XIIe siècle, avec la croissance de Saint-Amand et la circulation d’hommes et de marchandises en direction du Nivernais et du Berry déolois, un passage sur le Cher est aménagé à Orval, qui devient le carrefour entre ces deux voies économiques et stratégiques. Cette situation n’a bien entendu pas échappé aux Charenton, qui cherchent à favoriser les échanges économiques pour en retirer des dividendes. Plusieurs foires se tiennent dans l’année à Saint-Amand, Bruère ou Charenton. Le chevalier Ebe de Charenton choisit le site de La Perche pour élever une nouvelle ville en partie dédiée au commerce. Outre la proximité de la route, la rivière est une voie de circulation dont on peine à évaluer l’importance aujourd’hui mais on trouve la mention d’un “port” à La Perche au XIIIe siècle. Une grosse fontaine à proximité du village est probablement un atout à ne pas négliger.

Il est impossible de juger l’entreprise du seigneur de Charenton en terme de succès ou d’échec. Les plus pessimistes remarqueront que La Perche est une toute petite commune et que le bourg ne garde aucune trace de son passé médiéval, à part dans le tracé de ses rues, circulaire comme presque partout. D’autres feront observer que le village existe encore, ce qui n’est pas le cas de toutes les villes-franches contemporaines. Celle de Boisroux, fondée conjointement par l’archevêque de Bourges et le seigneur de Châteauroux, n’est plus qu’un pré où un de mes amis récoltait le foin pour ses moutons. L’erreur des Charenton est peut-être tout simplement dans la redondance des deux chartes, Saint-Amand et La Perche, qui n’offraient aucune différence significative pour les nouveaux venus dans la région. Saint-Amand ayant déjà  un statut de place économique, l’intérêt de venir faire commerce à La Perche était certainement loin d’être flagrant.

Une curiosité assez rare pour être signalée. Grâce aux bons soins de la municipalité est désormais visible une très ancienne croix qui pourrait bien être une authentique croix de justice par laquelle était marquée la limite géographique de la franchise. Le texte de la charte note l’existence de l’une d’elles au bord du Cher. Si tel était le cas (mais, en l’absence de style sculptural vraiment prononcé), sa présence assez loin du centre du bourg actuel pourrait indiquer qu’Ebe de Charenton ne manquait pas d’optimisme dans ses ambitions.

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Published by Olivier Trotignon - dans sources-littérature
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10 octobre 2009 6 10 /10 /octobre /2009 13:19



Conseiller aux amateurs de patrimoine médiéval d’aller visiter l’église de Neuvy-Saint-Sépulchre peut paraître superflu tant la réputation de ce monument dépasse le cadre régional. Bâtie dans une région en marge des grands circuits touristiques, elle demeure néanmoins méconnue d’un grand nombre de visiteurs, aussi me permets-je d’orienter la curiosité des lecteurs de ce blog vers un monument dont l’originalité frappe au premier contact visuel.

Échappant au plan cruciforme universellement répandu dans les Pays du Centre, les architectes de Neuvy ont appuyé la nef de l’église sur une rotonde de grandes dimensions recopiant, de l’avœu même de ses fondateurs, la forme de l’église du Saint-Sépulcre de Jérusalem. Guillaume Godel, moine de Saint-Martial de Limoges, rapporte ainsi dans ses chroniques qu’en 1042, le seigneur Eudes de Déols assista, en compagnie de Boson de Cluis, à la fondation de l’église Saint-Jacques “ad formam S. Sepulchrii Yerosolimitani”.

C’est un autre membre de la famille de Déols, le cardinal Eudes de Châteauroux qui fait envoyer sur place en 1257 la relique du Précieux Sang et un fragment du Saint-Sépulchre qui deviennent l’objet d’un pèlerinage dont nous peinons à mesurer la popularité aux temps médiévaux et modernes.

Je laisse aux visiteurs le soin de collecter tous les détails sur les mensurations de l’édifice, parfaitement détaillées par des érudits dont les travaux sont accessibles avec n’importe quel moteur de recherche.

L’unicité de Neuvy, pourtant proclamée par la signalétique municipale dès l’entrée du village paraît cependant à recevoir avec précautions. Quimperlé, en Bretagne, se distingue aussi par une très belle rotonde dans son église Sainte-Croix et les ruines de Lanleff, dans la même région, montrent que les contemporains bretons des seigneurs de Déols et de Cluis avaient aussi ramené de leurs pèlerinages en Terre Sainte l’inspiration nécessaire pour élever leurs propres copies du Saint Sépulcre. Des fouilles récentes à Parthenay, en Poitou, ont révélé les fondations d’un monument de même inspiration.

 

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Published by Olivier Trotignon - dans patrimoine religieux
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4 octobre 2009 7 04 /10 /octobre /2009 08:42



Voici un fait-divers sur lequel nous ne disposons que de peu de détails mais qui révèle une étrange affaire criminelle dans la société chevaleresque berrichonne de ce début de XIVe siècle.

L’affaire se déroule en 1317 dans la puissante et ancienne seigneurie de Bommiers, dans l’actuel département de l’Indre. La dame de Bommiers -dame est le qualificatif féminin équivalent au titre de seigneur pour les hommes- tombe subitement malade dans son château. Incapable de trouver sur place le remède pour la guérir de ses maux,  Marguerite de Bommiers entreprend un voyage jusqu’à Montpellier, soit plus de 1000 kms aller-retour, pour profiter de la science des “physiciens de l’université”. Ce sont les médecins méridionaux qui découvrent ce qui avait échappé à leurs homologues berrichons: Marguerite a été empoisonnée.

Les soupçons semblent tout de suite se porter sur trois individus, dont la fonction n’est pas précisée. Jean du Solier, Mabille du Bois et la dite La Moiche, de Sainte-Sévère sont accusés, devant la justice royale, d’avoir fait prendre à la dame de Bommiers des breuvages vénéneux et autres poisons. Le roi Philippe le Long ordonne que soient poursuivis les criminels et interdit à tous ses sujets de leurs donner asile, ce qui indique, que, coupables ou non, l’homme et les deux femmes sont en fuite.

Deux points retiennent l’attention dans cette affaire. D’abord le mode d’administration des produits empoisonnés. L’arrêt royal cite des breuvages vénéneux, ce qui indique que les apprentis-meurtriers étaient soit des domestiques, capables de glisser leurs produits dans les aliments destinés à Marguerite de Bommiers, soit des guérisseurs produisant des potions médicinales. Le mobile de leur acte n’est pas connu.

Nous soulignerons ensuite la réputation que pouvait avoir une université au Moyen-âge. On ne sait qui a conseillé à la victime d’aller consulter les savants montpelliérains mais l’histoire prouve que la noblesse des pays du Centre avaient une connaissance pratique de la géographie qui, dans ce cas précis, a certainement sauvé la vie d’une femme.



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Published by Olivier Trotignon - dans politique-société civile
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26 septembre 2009 6 26 /09 /septembre /2009 23:30


Voici un monument qui devrait retenir l’attention de tous les amateurs et spécialistes du costume médiéval: dans la petite église de Venesmes, non loin de Châteauneuf-sur-Cher, est visible une très belle dalle funéraire représentant un chevalier en armes. L’homme est tête nue, habillé de sa cotte de mailles et les reins ceints d’une ceinture sur laquelle est pendue son épée. Ses mains sont jointes en position de prière et ses pieds reposent sur un chien. Un écu portant ses armoiries est gravé à sa droite. L’inscription funéraire est difficile à lire et on peine à identifier le nom de défunt. On s’accordera à reconnaître là une plate-tombe d’une exceptionnelle qualité, à la fois par la finesse du travail du lapicide que par l’excellent état de conservation de l’ensemble. Déposée dans un enfeu dans le transept de l’église, la pierre a été protégée par la voûte et n’a subit aucune dégradation. N’ayant pu passer assez de temps sur place pour travailler sur l’inscription, je ferai confiance aux historiens de l’art qui ont daté cette dalle du début du XIVe siècle et ont identifié le chevalier gisant dans cette tombe comme l’un des propriétaires de la petite forteresse d’Aigue-Morte, à quelques kilomètres au sud du bourg de Venesmes. Le blason, hélas, est un dessin très banal -on connaît plus de 2000 familles ayant un lion comme armoiries en France à cette époque- et ne donne aucune indication précise sur l’origine familiale du chevalier.


Cette tombe nous rappelle une pratique qui devient de plus en plus courante en Berry au cours du Moyen-âge et de la Renaissance. Alors que la haute aristocratie régionale avait pris l’habitude, dès la fin du Xe siècle, de se faire inhumer dans les cimetières des abbayes et prieurés qu’elle protégeait, la petite noblesse rurale, pas assez fortunée pour obtenir ce privilège, a souvent choisi l’église de sa paroisse comme dernière demeure. On connaît ainsi quelques testaments qui permettent de mesurer l’importance et l’homogénéité de cette coutume, qui gagne parfois la haute aristocratie. Le seigneur d’Huriel, dans l’Allier, s’est, par exemple, fait inhumer dans une des églises de cette ville après sa mort à la bataille de Poitiers alors que les anciens seigneurs du lieu avaient au XIe siècle choisi le cimetière du prieuré bénédictin de la Chapelaude pour abriter leur nécropole familiale. Pour le confort des visiteurs, la petite commune de Venesmes a fait l’effort rare d’installer un éclairage à discrétion dans le plafond de l’enfeu, qui permet de prendre des photographies sans flash et évite une surexposition qui liserait tous les détails de la gravure. Cette initiative rare doit être saluée. Comme beaucoup de monuments ruraux, l’église est souvent fermée et la plate-tombe inaccessible. Les futures journées du Patrimoine seront donc pour beaucoup la meilleure occasion de venir admirer cet ensemble rare qui mérite vraiment la visite.


enfeu - transept de l'église de Venesmes 

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19 septembre 2009 6 19 /09 /septembre /2009 09:35



Relativement discret, comme la plupart des animaux domestiques ou sauvages, dans les chartes médiévales berrichonnes, le porc est au centre de plusieurs jugements pris par la cour de justice du roi de France à la fin du XIIIe et au début du XIVe siècle.

La première affaire intéresse la salubrité des rues de la ville de Bourges. Habituellement, dans les romans, films ou bandes-dessinées qui situent leur action au Moyen-âge, les rues des cités passent pour d’innommables cloaques où cohabitent passants et animaux de ferme. Or, cette image qui frôle la caricature n’est pas démentie par une plainte déposée devant le roi de France en 1268. Saint Louis, alerté par de nombreuses bonnes gens de Bourges, décide une éradication des porcs qui souillaient les rues de la ville et ordonne qu’on chasse hors de la cité tous les cochons qui y vivaient. On peut estimer que l’ordre royal fut appliqué car dans les années qui suivent, plus aucune doléance émanant des bourgeois berruyers n’est inscrite au programme des débats de la cour de justice royale. Le plus curieux dans cette affaire n’est pas la plainte de habitants mais la décision personnelle du souverain sur un problème somme toute assez banal d’urbanisme, signe possible que la situation était vraiment très dégradée à Bourges et que saint Louis avait peut-être été personnellement incommodé lors de ses séjours dans sa cité berruyère.


Autre affaire intéressant les porcs, mais en milieu rural cette fois: le ravitaillement des armées en campagne. En 1306, prévoyant une expédition armée en Flandres, le roi Philippe le Bel ordonne au bailli de Berry de rassembler des vivres pour l’armée. Ce dernier mandate un sergent royal pour traiter avec un bourgeois de Bourges, nommé R(enaud?) Buille qui avait rassemblé dans une forêt un troupeau de porcs destinés à être engraissés pour les besoins de l’armée royale. Le sergent se rendit donc sur place et choisit, dans le lot proposé, 334 bêtes qu’il marqua, après s’être mis d’accord sur leur prix, du sceau royal. L’information nous est parvenue car ces animaux furent l’objet d’une querelle judiciaire qui dura quatre ans et dont les détails intéressent plus le Droit que l’histoire régionale.

Cette affaire permet quelques observations utiles sur le négoce des porcs au Moyen-âge. On peut d’emblée supposer que la demande royale a été clamée en place publique et que R. Buille a proposé ses services au bailli de Bourges suite à cette annonce. Les porcs, qui étaient peut-être parqués dans une ferme pour les besoins immédiats des bouchers, sont conduits dans une forêt pour être engraissés, ce qui demande un certain savoir-faire et des domestiques pour garder les animaux. Le sergent royal qui traite l’affaire doit avoir une certaine compétence en la matière car il choisit les animaux qu’il achète et discute le prix du lot, payé sur place à un certain Petrus de Vogon, serviteur de R. Buille chargé de garder les animaux. La marque royale -sans doute une fleur de lys- qu’il applique sur les 334 cochons est plus difficile à expliquer. S’agit-il d’une marque au fer rouge, ce qui implique sur place des espaces de contention des animaux ou un simple marquage avec un colorant quelconque sur des bêtes simplement parquées et destinées à être livrées rapidement à Bourges? Il serait intéressant de connaître le sort réservé aux porcs achetés par le sergent. On imagine mal que ces animaux aient été destinés à suivre l’armée pour être abattus en fonction des besoins des troupes. La dépense énergétique liée à cet exercice aurait annulé le profit de leur engraissement. Il est beaucoup plus probable que le troupeau a été abattu sur place et la viande mise en conserve, fumée ou salée, avant d’être expédiée au service d’intendance de l’armée.

 

 
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2 septembre 2009 3 02 /09 /septembre /2009 10:17


C’est dans la plaine au sud de Bourges, non loin du cours de l’Auron, que s’élèvent les restes de l’ancienne abbaye de Plaimpied, ayant accueilli vers la fin du XIe siècle des chanoines sous la règle de Saint-Augustin. Le terme de “restes” n’est pas synonyme dans ce cas de “ruines”, mais cette abbatiale, très plaisante à visiter et parfaitement entretenue, ne donne qu’une vision tronquée de son état à la période médiévale. Comme d’autres monuments religieux de la région, elle a été victimes de diverses déprédations commises à l’époque moderne, pendant les conflits religieux, et elle a perdu la voûte de sa nef et sa façade. Leur remise en état a permis de rendre au culte et à la visite ce très intéressant exemple d’architecture romane.

 

Comme pour beaucoup d’autres bâtiments de la région de Bourges, les sculpteurs qui ont orné Plaimpied ont disposé comme matière d’œuvre d’un calcaire dur au grain très fin, qui leur a permis de soigner le trait des chapiteaux de l’abbatiale. C’est également dans cette roche qu’ont été réalisés le gisant de l’archevêque de Bourges Richard, second du nom et plusieurs inscriptions funéraires de chanoines enterrés, comme l’archevêque, dans le sol de l’abbaye.

 

C’est surtout dans le sous-sol et la crypte, dont les entrées sont si discrètes qu’elles échappent parfois à l’attention des visiteurs que les lecteurs de ce blog trouveront l’une des particularités les plus remarquables de l’édifice. La chapelle souterraine est en très bon état de conservation et dispose d’un éclairage qui en permet la découverte. Toutefois, se munir d’une lampe de poche peut se révéler très utile, ne serait-ce que pour apprécier toute la finesse des détails des sculptures du chœur.

 

Le médiéviste regrettera que les archives de Plaimpied aient été si malmenées que presque tout a disparu, nous empêchant de mesurer l’importance réelle de ce monastère. Il reste cependant quelques chartes aux Archives départementales du Cher dans la série H. supplément cotées 58 H, dont un très bel acte de 1137. 

Je rappellerai que le prieuré d’Allichamps, près de Bruère, dépendait de Plaimpied, et que la distance entre les deux édifices permet leur visite en une seule demi-journée.

 

 

 

Abbey Plaimpied and crypt

abbey Plaimpied und krypta

Abadía Plaimpied y la cripta

Abbey Plaimpied e la cripta

Abbey Plaimpied i krypta

 
 
 
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Published by Olivier Trotignon - dans patrimoine religieux
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28 août 2009 5 28 /08 /août /2009 09:33



Les amateurs d’art roman de passage à Bourges sauront retrouver l’emplacement de ce discret et ultime vestige de la collégiale Saint-Ursin, détruite à l’époque moderne. Le portail central de l’église, déposé au moment de sa destruction, a été remonté dans le mur d’enceinte de l’ancien couvent de l’Annonciade, tout proche de la Maison de la Culture. Son ornementation très particulière permet, entre autres, de découvrir un intéressant calendrier illustré de scènes de la vie agricole.

 

De février à janvier, le sculpteur s’est appliqué, selon les habitudes du temps, à représenter les activités principales du monde rural, parmi lesquelles la taille de la vigne, les moissons, les vendanges et l' abattage de porc. La finesse du trait et le soin mis par l’artiste pour exécuter l’ensemble du panneau -qui comprend aussi des scènes de fabliaux et une chasse à courre- font de ce portail une œuvre majeure de l’art roman berrichon.

Un détail tout à fait remarquable est à signaler: le travail a été signé par son auteur. Sous la frise du calendrier est bien visible l’inscription:

“Girauldus fecit istas portas” (Giraud a réalisé ces portes)

 

qui permet de déduire que le portail conservé était probablement l’élément central d’une composition à trois éléments, les deux ouvertures latérales étant perdues. Cette signature est en elle-même une curiosité anthroponymique car le nom Girauldus est unique en son genre dans l’ensemble de la documentation médiévale régionale. Le nom Giraud, assez fréquent dans les chartes contemporaines toutes catégories sociales confondues, est en général décliné sous les formes latines Giraldus et Giraudus (variantes en Geraudus/Geraldus) mais le nom Girauldus gravé sur le tympan de Saint-Ursin de Bourges est à cette heure un cas unique pour la région, ce qui pourrait laisser entendre que la commande des chanoines a pu être exécutée par un tailleur de pierre étranger à la région.



 

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9 août 2009 7 09 /08 /août /2009 09:35



La grande église romane de la Celle-Bruère, dans le sud du département du Cher, recèle, scellés dans sa façade, trois étranges tableaux de pierre historiés dont l'origine intrigue depuis des décennies les amateurs d'art médiéval. Un animal assez fin, peut-être un veau, une patte posée sur un globe, apparaît aux cotés de deux scènes représentant des hommes affrontés, disposées de chaque coté de l'entrée du sanctuaire. Si la recherche de symétrie est évidente, tant dans l'espace que dans le thème, on remarque d'importantes différences dans la maîtrise de la sculpture, le tableau de gauche étant beaucoup plus contrasté et détaillé que son jumeau à la droite de la porte. Sur l'une et l'autre scène se distingue l'inscription "Frotoardus".

 

Manifestement, ces trois éléments, complétés par une tête de statue zoomorphe disposée en saillie sur la façade, ne sont pas romans et leur inclusion dans la maçonnerie est indatable. Soit ces sculptures ont été ajoutées au bâtiment lors de sa construction, soit leur ajout est postérieur, mais leur caractère intrusif est indéniable. 

 

Les spécialistes locaux hésitent depuis longtemps devant le caractère déroutant du tableau de gauche. Deux personnages, aux traits soulignés, vêtus de tuniques serrées à la taille et tombant jusqu'à mi-cuisses et coiffés de calottes, semblent s'affronter. L'un foule un objet qui évoque une lampe à huile ou une gourde, l'autre domine un petit animal en cage, chien ou renard. Entre les deux est gravé le nom latin FROTOARDUS. 

Cet ornement est atypique au point qu'il en reste inclassable. Le trait échappe à la plastique romane, mais n'est pas plus ressemblant aux styles antiques ou paléo-médiévaux, ce qui renforce son caractère insolite sur un monument aussi équilibré que l'église de la Celle. La présence à faible distance du site antique d'Allichamps a même permis à certains de voir dans les sculptures de la façade de la Celle des réemplois d'ornements antiques prélevés sur un ancien temple païen, à l'image de plusieurs éléments d'autels funéraires inclus dans les maçonneries extérieures et intérieures de l'église.

Arrêtons nous un instant sur un élément qui, loin de dissiper l'opacité de l'origine de ces sculptures, évoque résolument l'Antiquité tardive ou le haut Moyen-âge: la mention épigraphique Frotoardus.

Remarquons d'emblée que les lettres se ressemblent sur les deux tableaux, et que le style d'écriture n'est pas roman. Les pierres sont donc antérieures ou postérieures au XIIe siècle, période de la construction de la plupart des édifices religieux, séculiers ou réguliers, du secteur. Frotoardus est manifestement un nom propre masculin à un élément, latinisation d'un patronyme germanique comme on en voit apparaître sur le sol gaulois à partir des invasions des peuples d'outre-Rhin, à la fin de l'Empire Romain. Le dépouillement des chartes les plus anciennes régionales montre que ce genre de nom reste employé localement jusqu'au XIe siècle, période à laquelle il décline pour être définitivement abandonné à la fin du XIIe siècle pour laisser place à des dénominations à deux éléments, du type nom+surnom (Adalard Guillebaud ou Mathilde de Charenton, pour prendre des exemples de ce blog).

Si un personnage nommé Frotoardus a bien existé, c'est dans un espace chronologique de presque un demi-millénaire, sur lequel nous ne disposons presque d'aucune source narrative et il n'est recoupé par aucune autre source.

Autre problème: quel est le statut de ce nom? Certain y ont vu la signature du sculpteur, ce qui semble étonnant car on note des différences de styles marquées entre les trois œuvres: très dépouillées pour la scène de combat et le veau au globe à droite de la porte, presque caricatural à gauche de l'ouverture. De plus, il est de coutume que dans le cas de signatures épigraphiques, l'auteur soit nommé dans une courte phrase du style: Giraldus fecit (Gerald (l')a fait) ou: Giraldus fecit hanc portam  (gerald a fait ce portail) comme on peut en lire un exemple sur le fronton du portail de Saint-Ursin, à Bourges. Cet argument nous éloigne encore un peu plus de l'époque romane.

Reste l'hypothèse d'un nom désignant l'un des combattants figuré sur les scène de pugilat sans qu'on puisse en aucun cas savoir quel est la finalité de ces sculptures. Evoquer le souvenir d'un exploit guerrier, Frotoardus étant l'un des lutteurs et peut-être le commanditaire de ces œuvres? Rappeler le martyr d'un saint local selon une tradition à jamais oubliée? Ceci signifierait un réemploi à partir d'un ouvrage religieux plus ancien, chapelle, tombeau ou reliquaire. Illustrer une tradition orale laïque, fable, comptine ou légende désormais effacée de la mémoire collective? Mais alors, sur quel type d'ouvrage aurait-on pris le soin de sculpter ces pierres?

L'énigme reste entière.

Personnellement, je n'écarterai pas l'hypothèse d'un transfert de reliques d'une chapelle primitive vers le sanctuaire de la Celle. Tout reste à savoir quand aurait pu avoir lieu une telle translation. Au moment de la construction de l'église, ce qui semblerait cohérent avec l'épigraphie et l'anthroponymie, mais qui ne règle pas la question du style inclassable de la sculpture de gauche ou beaucoup plus récemment, le travail ayant pu être confié à un tailleur de pierre des carrières de la Celle, ce qui aurait le mérite d'expliquer le style hors norme et très naïf de la scène figurée?

Comme le lecteur peut s'en rendre compte, les lutteurs de la Celle ne sont pas prêts de cesser de bousculer l'imagination des visiteurs de ce très bel endroit.

 
 

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30 juillet 2009 4 30 /07 /juillet /2009 19:37


J'ai le grand plaisir de vous convier à un événement rare: grâce à l'amitié que nous font m. et mme Doucet, propriétaires du site de l'ancienne abbaye cistercienne de Bussière, nous organisons, avec le concours de l'Office de Tourisme de Vesdun, une conférence sur le thème:
 
premières cisterciennes en Berry: l'abbaye de Bussière aux XIIe-XIIIe siècles
 
le dimanche 13 septembre à partir de 15, à Bussière.
Les détails de l'organisation de la journée vous seront communiqués dès le début septembre sur ce blog. Merci de diffuser autour de vous cette date et au plaisir de vous retrouver lors de cet après-midi de travail.

Communiqué de presse:

 

L'Office de Tourisme de Vesdun convie le public à la découverte du site de l'ancienne abbaye cistercienne de Bussière et à la conférence d'Olivier Trotignon, historien médiéviste sur le thème: premières cisterciennes en Berry, l'abbaye de Bussière aux XII-XIIIe siècle. Cet après-midi permettra l'observation de l'emplacement de l'ancien monastère féminin disparu au XVIIe siècle et sera l'occasion d'évoquer la vie monastique et la société médiévale dans les campagnes du sud du Berry.

Conférence gratuite et en plein air. Durée 1H30 environ. Le résumé de la conférence sera publié et disponible sur place au prix d'1€.

 
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28 juillet 2009 2 28 /07 /juillet /2009 09:53


Deux vestiges médiévaux majeurs sont à découvrir dans le village de Saint-Désiré, dans le nord-ouest de l’Allier: une très belle église romane, sur laquelle nous nous étendrons plus complètement dans un article à venir, et l’une des plus grosses mottes castrales qu’il nous ait été donné d’observer dans les cantons du centre de la France. Accusant un dénivelé presque vertical au nord, le terrassement défensif décline lentement vers le sud jusqu’aux murs de l’église paroissiale, bâtie très certainement à l’emplacement de la chapelle castrale primitive. 

 

Les vues aériennes verticales montrent que la motte était accolée à un vaste espace circulaire délimitant l’ancienne ville, séparée de la campagne par un dispositif défensif quelconque, fossé, palissade ou haie, seule l’archéologie pouvant nous renseigner sur la question.

Ce qui est étonnant, dans le cas de Saint-Désiré, c’est que la bourgade actuelle est moins étendue que l’ancienne ville. En général, on retrouve la forme de l’ancienne cité par la forme circulaire des rues des centre-villes, l’urbanisation ayant progressé bien au delà des anciens remparts. Dans le cas de Saint-Désiré, on distingue des parties libres de toute construction dans le périmètre urbain. Deux explications peuvent être avancées: soit l’enceinte primitive incluait des surfaces agricoles (champs, vignes, lieux de parcage d’animaux), soit Saint-Désiré a connu un déclin depuis l’époque médiévale.

L’hypothèse d’une stagnation de la ville peut s’appuyer sur plusieurs indices. Tout le patrimoine bâti est récent, et on ne trouve à Saint-Désiré aucune maison de tradition médiévale, comme si la place n’avait pas connu d’essort économique. La motte ne semble pas avoir porté les fondations d’un château de pierre et les féodaux qui portent le surnom de Saint-Désiré à partir du milieu du XIIe siècle ne sont parés d’aucun titre chevaleresque dépassant le grade de domicellus, alors que les premières générations de chevaliers connus sur place, à l’époque de la construction du château sur motte, avaient joué un rôle actif dans le redémarrage du prieuré dionysien voisin de la Chapelaude, s’y faisant prieur ou moines en plus des donations pieuses accordées à la communauté monastique.

 

Comment expliquer que Saint-Désiré, qui possédait les atouts nécessaires pour évoluer comme plusieurs de ses voisines, n’ai pas dépassé les limites de son terroir primitif? Si on se base sur le contexte macro-économique du premier âge féodal, on observe que cette seigneurie s’est trouvée entourée d’entités économiques et politiques prospères comme Culan, Vesdun, la Roche-Guillebaud, Huriel et Montluçon. Dans une région aux sols assez ingrats et aux ressources humaines limitées, il est possible que Saint-Désiré n’ait pas trouvé la substance nécessaire à son expansion, et soit restée plus un lieu porteur de pouvoir spirituel -la ville était le siège d’un archidiaconné- que temporel.

Il demeure que l’étude d’un tel lieu montre qu’il serait imprudent de généraliser certaines situations d’apparence exemplaires, et que l’évolution d’une vaste région comme le Berry et son futur voisin bourbonnais connaissait, déjà à la période médiévale, des contrastes importants.

 

L'église vue du sommet de la motte 

 
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Dans l'objectif de partager avec le grand public une partie du contenu de mes recherches, je propose des animations autour du Moyen-âge et de l'Antiquité sous forme de conférences d'environ 1h30. Ces interventions s'adressent à des auditeurs curieux de l'histoire de leur région et sont accessibles sans formation universitaire ou savante préalable.
Fidèle aux principes de la laïcité, j'ai été accueilli par des associations, comités des fêtes et d'entreprise, mairies, pour des conférences publiques ou privées sur des sujets tels que:
- médecine, saints guérisseurs et miracles au Moyen-âge,
- l'Ordre cistercien en Berry;
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- le fait religieux en Berry de la conquête romaine au paleo-christianisme...
- maisons-closes et la prostitution en Berry avant 1946 (animation réservée à un public majeur).
Renseignements, conditions et tarifs sur demande à l'adresse:
Berrymedieval#yahoo.fr  (# = @  / pour éviter les spams)
Merci de diffuser cette information à vos contacts!

Archives

Histoire locale

Pour compléter votre information sur le petit patrimoine berrichon, je vous recommande "le livre de Meslon",  Blog dédié à un lieu-dit d'une richesse assez exceptionnelle. Toute la diversité d'un terroir presque anonyme.
A retrouver dans la rubrique "liens": archéologie et histoire d'un lieu-dit

L'âne du Berry


Présent sur le sol berrichon depuis un millénaire, l'âne méritait qu'un blog soit consacré à son histoire et à son élevage. Retrouvez le à l'adresse suivante:

Histoire et cartes postales anciennes

paysan-ruthène

 

Cartes postales, photos anciennes ou plus modernes pour illustrer l'Histoire des terroirs:

 

Cartes postales et Histoire

NON aux éoliennes géantes

Le rédacteur de ce blog s'oppose résolument aux projets d'implantation d'éoliennes industrielles dans le paysage berrichon.
Argumentaire à retrouver sur le lien suivant:
le livre de Meslon: non à l'éolien industriel 

contacts avec l'auteur


J'observe depuis quelques mois la fâcheuse tendance qu'ont certains visiteurs à me contacter directement pour me poser des questions très précises, et à disparaître ensuite sans même un mot de remerciement. Désormais, ces demandes ne recevront plus de réponse privée. Ce blog est conçu pour apporter à un maximum de public des informations sur le Berry aux temps médiévaux. je prierai donc les personnes souhaitant disposer de renseignements sur le patrimoine ou l'histoire régionale à passer par la rubrique "commentaires" accessible au bas de chaque article, afin que tous puissent profiter des questions et des réponses.
Les demandes de renseignements sur mes activités annexes (conférences, contacts avec la presse, vente d'ânes Grand Noir du Berry...) seront donc les seules auxquelles je répondrai en privé.
Je profite de cette correction pour signaler qu'à l'exception des reproductions d'anciennes cartes postales, tombées dans le domaine public ou de quelques logos empruntés pour remercier certains médias de leur intérêt pour mes recherches, toutes les photos illustrant pages et articles ont été prises et retravaillées par mes soins et que tout emprunt pour illustrer un site ou un blog devra être au préalable justifié par une demande écrite.