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11 mars 2010 4 11 /03 /mars /2010 09:27

saint-Chalan2

Au musée du Berry, à Bourges, est exposé un des plus rares témoignages de la présence mérovingienne dans le sud du département du Cher. Le sarcophage dit “de saint-Chalan”, taillé dans un bloc de marbre clair et daté du VIIe siècle, appartenait primitivement à l’abbaye Notre-Dame de Charenton. D’une facture et d’une ornementation très soignées, ce tombeau a été exécuté hors de la région et y a été importé à une date inconnue. Sa fonction réelle nous échappe. Fut-il simplement la sépulture d’un abbé ou d ‘un chef militaire local, ou servit-il de reliquaire grandeur nature à une dépouille mortelle reconnue comme miraculeuse dans les temps médiévaux, et exposé dans l’abbaye bénédictine de Charenton à la vénération des fidèles? La finesse des traits sur la cuve et la dalle du sarcophage, de même que l’absence d’altération chimique significative, confirment que ce tombeau de marbre fut conservé hors sol dans un lieu abrité des intempéries, au seuil de l’abbatiale du monastère, comme en témoigne le savant moderne dom Estiennot.

saint-Chalan1 

Sa présence à Charenton témoigne, avec d’autres traces archéologiques, de l’activité qui a régné dans le sud du Berry dans les siècles qui ont suivi la dissolution des institutions impériales romaines. Même si la grande majorité des pièces du puzzle manquent pour se représenter correctement la vie locale avant la période féodale, on peut se féliciter de ne pas être dans un domaine historique totalement opaque.

Le sarcophage de saint-Chalan est la preuve du maintien d’une activité commerciale le long des anciennes voies romaines. Cette pièce de marbre est lourde et n’a pu voyager que sur des chemins assez entretenus et larges pour que le chariot qui la portait puisse y circuler. Qu’elle ait été commandée par les élites militaires ou religieuses locales où qu’elle ait fini sa course un peu par hasard à Charenton, cette lourde sculpture a déjà eu le mérite d’arriver jusqu’au bord de la Marmande. Un autre indice de la circulation d’hommes et de marchandises est ce trésor monétaire découvert sur la colline qui surplombe la vallée, dans lequel furent identifiées des monnaies d’argent frappées loin du Berry.

saint-chalan3 

Le sarcophage nous inspire quelques réflexions sur le maillage religieux qui se met en place au sud du diocèse de Bourges dans les premiers siècles du Christianisme. En plus de Charenton, deux autres cellules monastiques sont repérées à l’époque. L’énigmatique abbaye colombaniste d’Île-sur-Marmande, en forêt de Tronçais, est la plus proche. Sa disparition précoce est le signe d’un échec pur et simple ou d’une fusion avec Charenton.

Plus intéressant, le prieuré de la Chapelaude, dépendant de l’abbaye de Saint-Denis-en-France, est connu à cette époque par l’écho des actes faux contenus dans son cartulaire, aujourd’hui perdu. Au moment de sa refondation, au XIe siècle, les moines parisiens rédigèrent de faux diplômes mérovingiens et carolingiens pour écarter toute contestation à venir. Si il est exclu de prendre au pied de la lettre des textes identifiés comme des produits de faussaires par les spécialistes du droit médiéval, ces actes témoignent de l’existence très ancienne d’un domaine appartenant à Saint-Denis, perdu au moment des invasions nordiques à la fin de la période carolingienne. J’observe à ce sujet -mais ceci n’est peut-être que le fruit du hasard- que la presse locale a présenté il y a quelques jours (Berry républicain du 20/02/2010) les preuves de l’existence d’une pêcherie datée du Ve siècle dans les eaux du Cher près de Montluçon, soit assez près de la Chapelaude.

On ne peut non plus faire l’économie de l’extraordinaire découverte d’une cuve baptismale mérovingienne dans les murs mêmes de l’ancien conciliabulum gallo-romain de Drevant, auquel nous avons déjà consacré un article, qui prouve l’activité missionnaire du clergé séculier de l’époque auprès des populations rurales locale.

saint-Chalan4 

Si on ajoute à cela des observations ponctuelles et mal repérées comme des découvertes sporadiques d’objets usuels dans le sous-sol ou dans les labours de la vallée de la Marmande, nous obtenons la conviction que, loin des grandes villes romanisées comme Bourges ou Nevers, le Berry du Sud est demeuré une région reliée au reste de la Gaule par des réseaux routiers assez bien entretenus pour qu’y cheminent des masses aussi lourdes que le sarcophage de saint-Chalan, voire des troupes guerrières comme celles qui s’affrontent à Châteaumeillant, selon le récit qu’en fait Grégoire de Tours.

La région n’est pas non plus isolée spirituellement. Même si les racines des anciens cultes païens restent profondes et difficiles à extirper, comme le suggère le baptistère de Drevant construit au sein même du grand sanctuaire biturige, les modèles monastiques italien de saint-Benoît et irlandais de saint-Colomban trouvent leur place dans un paysage certainement pauvre en homme mais pas complètement immobile comme on pourrait parfois avoir tendance à le croire.

saint-chalan-agrafe

agrafe de linceul VIIe siècle probable
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6 mars 2010 6 06 /03 /mars /2010 10:19

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Il reste pour nous autres historiens bien des forteresses à prendre et bien des batailles à gagner à en juger par la désarmante habitude qu’ont certains de nos contemporains à, tels de mauvais écoliers n’apprenant jamais leurs leçons, copier des bêtises par dessus le coude de leur voisin.

Mes lecteurs fidèles me pardonneront cet accès de mauvaise humeur matinal, mais je viens d’aller me “promener” sur le web autour de Charenton et de son histoire et j’en reviens avec l’impression cafardeuse que mes recherches demeurent, malgré vingt années de publications, de conférences publiques et l’existence de ce blog, illisibles ou transparentes aux yeux des professionnels de la Culture.

En  cause, cette incompréhensible série de notices dont les auteurs puisent leurs informations dans des sources qu’ils ne prennent pas la peine de vérifier, pratique déjà classique dans l’édition traditionnelle, mais qui prend une dimension nouvelle avec la multiplication des liens accessibles par internet.

Qu’il me soit donc permis d’ouvrir pour la xième fois le dossier de la seigneurie de Charenton et de rappeler quelques points fondamentaux qui s’appuient sur plus de deux siècles de documentation.

signature-ebe.gif 


La numérotation des seigneurs de Charenton

Il s’agit d’un anachronisme. La société féodale n’a jamais numéroté ses élites. Il s’agit de plus d’un contresens. Tous les seigneurs de Charenton sont nommés Ebe, comme leurs voisins et alliés de Bourbon sont connus par le nom Archambaud. Rien ne doit distinguer un père de son fils, ce qui est une manière de pérenniser ces micro-dynasties locales. Donner des numéros aux Charenton aurait été à l’opposé des usages du temps. Comme nous le soupçonnons pour Bourbon, où la généalogie des Archambaud suit un ordre de primogéniture suspect tellement il est parfait, les Charenton ont peut-être déplacé le nom de leurs héritiers sur la personne de leurs fils cadets en cas de mort de l’aîné. Ainsi, un Ebe succédait à un autre Ebe, sans garantie qu’il s’agisse à l’origine  de son nom de baptême.


Les Charenton ne sont pas des cadets de la famille de Déols, ni leurs vassaux

Observant au XIXe siècle que le nom Ebe était un nom rare, les anciens érudits ont proposé un rapprochement avec la famille de Déols. Dans cette dynastie, les seigneurs se nomment Raoul, Ebbe ou Eudes, selon leur ordre de naissance. Un Ebbe de Déols signifie que son frère aîné Raoul, auquel était destinée la succession de leur père, est décédé. C’est le survivant le mieux placé de la fratrie qui hérite donc du fief, et qui baptise lui même ses propres enfants Raoul, Ebbe et Eudes. Ce fonctionnement se transmet aux branches cadettes.

Nous n’en avons aucune trace à Charenton.

Par contre, une famille nivernaise, issue de la seigneurie de Champallement, franchit la Loire au XIe siècle et s’implante à la Guerche, puis à Charenton. Les seigneurs de Champallement se nomment Ebe de père en fils. Nos seigneurs de Charenton adoptent ce marqueur familial aisément reconnaissable.

Une fille d’un seigneur de Charenton se marie à la fin du XIIe siècle avec un seigneur de Déols. On peine à admettre qu’un mariage avec un si fort taux de consanguinité entre époux ait pu se conclure.

Les Charenton rendent hommage au comte de Nevers, au seigneur de Bourbon mais pas une seule fois au seigneur de Déols. Aucun acte n’exprime la moindre affinité politique entre les deux seigneuries. 

Au contraire, les Charenton fortifient le glacis occidental de leur domaine, c’est à dire la partie des terres qui font face à Déols, le long de la vallée du Cher. Le château de Montrond en est la plus belle et ultime illustration. Il n’y a pas de schéma comparable aux contacts avec le Nivernais et les domaines de Bourbon.

Inversement, Déols élève et entretient de grandes places-fortes (Châteaumeillant, le Châtelet-en-Berry) et chase des vassaux sur l’Arnon (Lignières, Culan, la Roche-Guillebaud) face à Bourbon et Charenton.

Difficile de reconnaître dans ces éléments concrets des signes de liens familiaux entre les deux maisons.


Les Charenton n’ont pas été pires que les autres

On stigmatise à l’envie les misères endurées par les moines du secteur lorsque l’un ou l’autre Ebe se déchaînait contre leurs intérêts.

Il serait plus utile de chercher qui n’a pas brutalisé de religieux!

Sancerre, Culan, Huriel, Bourbon, Sully...de quelque coté qu’on se tourne, partout les mêmes plaintes d’abbés et de frères molestés par une chevalerie brutale et probablement souvent fortement avinée.


Noirlac ne tire pas son nom de la noyade d’un Ebe

Jolie légende venue tout droit de la période romantique. On sait, par une tradition orale reproduite par les moines de Noirlac, qu’un jeune Ebe, fils et héritier naturel du seigneur de Charenton parti en Croisade, est décédé de manière accidentelle près de l’abbaye, où son épitaphe était encore lisible avant la Révolution. Endeuillés par cette tragédie, les gens de l’époque auraient nommé le lieu de la noyade du garçon le “Lac Noir”, devenu Noirlac. Cette étymologie est plus que suspecte. Le toponyme est probablement plus ancien que la fondation du monastère, et s’est substitué avec le temps, par facilité lexicale, au nom de la communauté: “Maison-Dieu (ou Hôtel-Dieu)-sur-Cher” en latin Domus Dei super Carum.


Cet argumentaire, qui n’a pour autre but que de dépoussiérer une question d’histoire locale sur laquelle pèse une paresse intellectuelle incompatible avec une communication historique de qualité, est extrait d’une de mes conférences, dédiée à la seigneurie de Charenton du XIe au XIIIe siècle et programmable selon les conditions habituelles.

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2 mars 2010 2 02 /03 /mars /2010 17:16

aiguemorte1
Voici un document qui ne révolutionnera pas l’histoire de la petite forteresse d’Aiguemorte, proche de Châteauneuf-sur-Cher, à laquelle nous avions consacré un billet voici quelques mois, mais qui éclairera la liste toujours imprécise de ses propriétaires médiévaux.

Un acte recopié dans le cartulaire du prieuré clunisien de la Charité-sur-Loire, dans la Nièvre, indique que Pierre de Beaujeu, alors prieur du lieu, accorda en 1330 à ses propres religieux une rente de soixante sous en monnaie de Tours annuelle en échange de la célébration de son anniversaire, à prendre sur sa propriété d’Aiguemorte. Le titre précise que la maison a été, “ex nostra pecunia acquisitis”, achetée sur les fonds propres du prieur.

Ce texte ne donne pas d’autres précisions sur la localisation du toponyme évoqué dans le cartulaire clunisien, mais, en l’absence d’autres lieux homonymes dans les départements du Cher, de la Nièvre et de l’Yonne dans lesquels les moines de la Charité possédaient la majorité de leurs biens, il n’y a guère d’autre endroit où situer la propriété de Pierre de Beaujeu.

Il est vraisemblable que le prieur, décédé  en 1333, s’est séparé de son bien assez vite car dès 1332, c’est un descendant de la vieille famille de Morlac qui prend possession des lieux et se fait accorder par son seigneur Jean de Culan et de Châteauneuf le droit d’installer des soldats pour assurer la garde d’Aiguemorte, preuve d’une acquisition récente.

Faute de certitudes, on ne peut que spéculer sur les raisons qui conduisirent le prieur de la Charité à investir dans la vallée du Cher. Un lien possible peut être établi entre son “nom de famille” - de Beaujeu et la famille de Sully, fortement implantée dans la région, dont Beaujeu était une branche cadette. 

aiguemorte2 

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27 février 2010 6 27 /02 /février /2010 11:48

latrines

Brève incursion dans la vie quotidienne dans les monastères urbains berrichons, la question des commodités pourrait sembler déplacée si nous ne disposions d’aucune information sur le sujet. Or, le hasard a voulu que les archives municipales de Saint-Amand-Montrond conservent une courte notice sur l’emplacement des lieux d’aisance des Carmes saint-amandois.

Depuis le début du XIIIe siècle, l’abbaye de Noirlac possédait à l’extérieur de l’ancienne cité de Saint-Amand une terre qui lui permit de fonder une grange destinée à gérer ses possessions dans le secteur. Cette grange, à la fin de la Guerre de 100 ans, fut reconstruite sous forme d’hôtel des abbés, aujourd’hui occupé par le musée municipal Saint-Vic. Parallèlement, dans la nouvelle enceinte urbaine profitant du renouveau économique lié à la fin des hostilités avec l’Angleterre, fut fondée une abbaye rattachée à l’ordre des Carmes (aujourd’hui siège de la mairie de Saint-Amand), d’une superficie bâtie largement supérieure à celle de la maison cistercienne immédiatement voisine. Les Carmes manquèrent-ils de place ou craignirent-ils d’être incommodés par les effluves inhérentes à ce genre d’endroit? On sait en tous cas grâce à un texte de la Renaissance que les Cisterciens louèrent une partie de leur propriété à leurs voisins et rivaux Carmes pour y creuser leurs latrines et qu’ils perçurent, sans doute jusqu’à la Révolution, un loyer sur la parcelle, qu'on imagine minuscule, dédiée à cette fonction.

 

 


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21 février 2010 7 21 /02 /février /2010 09:20

Hauterive1

Située à quelques kilomètres de l’ancienne châtellenie de Lignières, la petite forteresse d’Hauterive, sur la commune de la Celle-Condé, est un vestige archéologique curieux. Suivant le cours de l’Arnon par la rive droite, le promeneur découvre un ensemble bâti surprenant quoiqu’en grande partie nivelé, où se distinguent encore des murailles construites avec des parements soignés et un vestige de tour d’angle, d’une forme commune dans la région au XIIIe siècle. Cette minuscule place-forte, bâtie en bord de rivière, accuse une forme carrée. Des fossés secs sont encore apparents du coté opposé à la rivière et conservent un vestige du mur qui servait à faire reposer le pont-levis lorsque celui-ci était baissé. Une construction récente élevée sur la plate-forme abriterait une cave voûtée.

Hauterive2 

Malgré une lecture assez complète de la documentation régionale, je n’ai pu trouver aucun acte datant de la construction de cette petite structure féodale. Soit ses premiers propriétaires étaient trop peu fortunés pour céder une partie de leurs biens à une abbaye locale, soit cette micro-forteresse n’était pas tenue par un seigneur, mais par un officier seigneurial représentant les intérêts d’une puissance politique locale, comme les seigneurs de Lignières, d’Issoudun ou de Châteauneuf. La proximité immédiate de la rivière laisse supposer que cette fortification était en relation avec un lieu de passage, gué ou pont, sur l’Arnon.

Les vestiges d’Hauterive intéresseront les spécialistes d’architecture militaire qui décrypteront, parmi les dernières ruines apparentes, l’organisation d’une petite forteresse qui semble avalée par la végétation, la terre, et l’oubli des hommes. 

Hauterive3

fossé et mur de soutien de l'ancien pont-levis

The old castle called Hauterive, upon Arnon river. 
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15 février 2010 1 15 /02 /février /2010 21:27

Boisroux1

Bâtie sur une légère élévation du paysage, l’ancienne ville médiévale de Boisroux, sur la commune d’Ids-Saint-Roch, dans le Cher, se fond complètement parmi le bocage et les bois qui l’environnent. Désertée à une date inconnue, cette petite cité n’existe plus que par les seuls vestiges de ses fossés et remparts de terre, dans l’ensemble bien conservés. Les photographies aériennes verticales révèlent un pré rectangulaire d’environ d’un à deux hectares, distinct des champs avoisinants grâce à la végétation qui occupe l’emplacement de l’ancienne fortification.

Boisroux-aérien 

Un toponyme voisin “Font romain” et la découverte d’un site antique tout proche de Boisroux ont conduit beaucoup d’anciens amateurs d’antiquités à identifier la place comme un ancien camp romain sans chercher plus de détails. Or, il est très facile de se procurer aux Archives du Cher la copie moderne de la charte de fondation de cette ville, conservée dans le cartulaire de l’archevêché de Bourges, et datée de 1226.

Si nous ignorons les raisons pour lesquelles le site fut déserté par ses habitants, nous disposons de quelques renseignements sur la genèse de cette fondation menée conjointement par le seigneur de Châteauroux, Guillaume de Chauvigny, et par Simon, archevêque berruyer.

Dans un premier acte daté de 1223, les deux seigneurs avaient prévu de fonder une ville franche dans la région de la châtellenie du Châtelet, sans en préciser l’emplacement exact. La charte de fondation est écrite en 1226. Le lieu retenu est nommé Boisroux, contraction du toponyme “Bois-Raoul” (le Bois de Raoul) identique à celle qui produit le nom Châteauroux (le château de Raoul), Raoul étant le patronyme dominant accordé aux aînés de la famille de Châteauroux. Ceci permet de supposer que l’acte de 1226 ne fonde pas une nouvelle ville mais affranchit une communauté urbaine établie naguère par un des anciens seigneurs de Châteauroux, ce qui est cohérent avec la rusticité de l’appareil défensif qui semble n’avoir été fait que de terre et de bois.

Boisroux2 

Contrairement à la charte de franchise de la Perche, étudiée dans un article plus ancien, l’accent est mis plus sur l’agriculture que sur le commerce. De toute évidence, les deux seigneurs tentent d’attirer des cultivateurs dans un secteur aux terres ingrates.

Des croix de justice sont plantées. La loi de référence est celle de Châteauroux, les baillis des deux seigneurs fondateurs étant chargés de la faire respecter. 

Le texte est assez libéral concernant la circulation des hommes, qui pourront venir et partir à leur gré (peut-être est-ce qui favorisa plus tard l’abandon du lieu). En cas de décès sans héritier direct, on remontera jusqu’au quatrième degré de parenté pour trouver à qui léguer les terres avant que celles-ci ne retournent aux seigneurs. Des conditions favorables font faites aux laboureurs possédant des animaux de trait par paire soit 2, 4 ou 6 chevaux, bœufs ou ânes. Comme partout, un four et un moulin banaux sont construits, leur usage étant obligatoire.

La ville dut atteindre une certaine prospérité car en 1266, un acte de l’abbaye Saint-Sulpice de Bourges indique Boisroux a été élevée au rang de châtellenie et baronnie et donnée en fief à Robert, seigneur de Bommiers, vassal de Châteauroux.

La situation changea certainement, comme partout, avec la succession de crises du XIVe siècle. Nul besoin d’évoquer une épidémie ou le passage d’une troupe guerrière pour expliquer la fin de Boisroux. Dans un paysage qui réussit mieux au petit élevage qu’à la culture de céréales, les dérèglements climatiques enregistrés après 1300 peuvent suffire à avoir convaincu des laboureurs libres d’aller tenter leur chance sur des terres plus fertiles. D’une surface raisonnable et bien enclose par les anciens terrassements défensifs, la terre de Boisroux retomba dans un anonymat pastoral.

Notons enfin que, tout près de Boisroux, ce fut, en 1228, la paroisse d’Ids-Saint-Roch qui se vit affranchie par son propre seigneur, Henri de Sully, peut-être pour éviter la fuite de ses habitants vers la nouvelle ville-libre voisine.

Boisroux3 



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13 février 2010 6 13 /02 /février /2010 10:10

Noirlac-haut
Voici un épisode assez peu connu de la vie de l’ancienne abbaye cistercienne de Noirlac qui mérite d’être rapporté. 

Il était de coutume dans le clergé régulier de se placer sous le patronage d’une puissance laïque capable de protéger les intérêts des abbayes, quelque soit l’ordre auquel elles étaient affiliées. Dans le cas des grands monastères fondés au haut Moyen-âge, c’était souvent au roi de France qu’incombait la tâche de garantir la sécurité des moines et de leurs domaines. La multiplication après l’an 1000 des fondations abbatiales sur des domaines féodaux échappant à la souveraineté capétienne conduisit de nombreux chevaliers à exercer un rôle de protecteur des cloîtres voisins de leurs fiefs, qu’ils avaient souvent contribué à fonder ou à doter. 

Dénonçant cette tradition, un abbé de Noirlac entreprit en 1250 des démarches judiciaires pour échapper à la sauvegarde du seigneur Henri de Sully, devenu par héritage maître d’une partie de l’ancienne terre de Charenton. Ce seigneur, à la mort de Mathilde de Charenton, dernière héritière en ligne directe des anciens sires de la vallée de la Marmande, avait ajouté à ses fiefs de la Chapelle et des Aix-d’Angillon les terres d’Orval, d’Epineuil et de Bruère, rattachées à la mouvance de Charenton et de Meillant. Noirlac étant située dans la paroisse de Bruère, Henri de Sully devint protecteur du monastère cistercien.

On ignore les arguments de l’abbé qui engagea en 1250 le processus de séparation avec le pouvoir féodal pour rechercher la protection royale, mais l’affaire semble ne pas avoir convaincu le Parlement de Paris qui refusa de trancher en faveur des cisterciens. L’affaire s’enlisa pendant des décennies jusqu’à ce qu’un nouveau supérieur, après consultation des archives du cloître, décide de renoncer en 1319 aux prétentions de son prédécesseur.

Cette anecdote illustre une réalité souvent ignorée par les admirateurs des univers cloîtrés médiévaux. Un monastère n’est jamais l’ univers théorique qu’on s’attendrait à trouver si on se limitait à la contemplation de ses bâtiments et à la lecture de sa règle commune. Les hommes et les femmes qui dirigeaient les moines et moniales avaient une vie intellectuelle propre qui pouvait influencer le destin communautaire. 

Les sources judiciaires sont muettes sur les raisons qui poussent le premier abbé à engager son monastère dans un conflit avec la première puissance politique régionale pendant presque deux générations. Alors que l’Ordre cistercien perdait de son ancienne influence après son échec à extirper l’hérésie des terres languedociennes, on constate un ralentissement des donations accordées aux maisons de Cîteaux en Berry. L’abbé de Noirlac jugea-t-il que le roi de France serait un bailleur de fonds providentiel pour soulager les comptes de son établissement? C’est possible. D’autres motivations, personnelles ou politiques (les moines cisterciens étaient recrutés parmi les familles nobles de la région) peuvent l’avoir influencé.

Il est intéressant de noter que son successeur eut la prudence de consulter les chartes de l’abbaye avant de poursuivre la procédure judiciaire. Qu’il ait jugé financièrement périlleux de se couper de la féodalité ou qu’il ait trouvé dans les anciens titres des motifs d’irrecevabilité de la controverse de 1250, cet homme pacifie un conflit vieux de 70 ans dont les conséquences mériteraient d’être étudiées en détail.

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13 février 2010 6 13 /02 /février /2010 08:09
St-Sylvain-récent
Il a quelques semaines, je déplorais les dégradations imposées à la petite chapelle gothique de Saint-Sylvain, près du village de La Celle par des chercheurs de trésors et autres vandales. 
C'est le commentaire laissé par un lecteur de Berry médiéval suite au premier article qui m'a encouragé à retourner sur place. 
Le lieu est pour l'instant accessible (l'interdiction d'entrer a été levée) et en pleins travaux. N'ayant rencontré personne à qui demander l'autorisation de pénétrer dans la chapelle, je me suis simplement permis d'en faire le tour. Manifestement, des travaux importants d'aménagement sont en cours. Quelque soit la destination future du bâtiment, on ne peut que se réjouir de le savoir sauvé. 
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8 février 2010 1 08 /02 /février /2010 10:47

soleil
Pendant longtemps, les livres d’Histoire ont donné des populations de l’An 1000 l’image d’une masse terrifiée par l’imminence de l’Apocalypse, guettant dans chaque manifestation naturelle le signe de l’approche de la fin des Temps. Cette vision a été depuis largement réévaluée. Pour l’immense majorité des hommes et des femmes qui ont vécu le passage du Xe au XIe siècle, l’horreur du quotidien était plus faite de disettes, d’oppression chevaleresque et d’omniprésence d’une nature hostile. Seuls ou presque les clercs avaient à la fois la culture et les repères temporels propres à associer les dérèglements naturels qu’ils observaient aux prévisions apocalyptiques de saint Jean, comme le prouvent deux chroniques régionales narrant les expéditions militaires de l’archevêque de Bourges en 1038 (voir le précédent article sur la prise du château de Bannegon). 

Deux abbayes majeures du paysage spirituel berrichon ont consigné des signes météorologiques et astronomiques précédant les troubles inouïs dont le Berry a été le théâtre lorsque d’Aymon, archevêque de Bourges, se mit en campagne contre les forteresses de Bannegon et de Châteauneuf-sur-Cher. Pour les chroniqueurs de Déols et de Fleury, le désordre moral provoqué par ces deux guerres sacrilèges pouvait être un symptôme apocalyptique, et il n’était pas isolé.

La Chronique de Déols note, assez curieusement, l’ occurrence d’une éclipse de lune survenue à la Pâques 1028, soit dix ans avant les expéditions archiépiscopales. Les sources de la NASA confirment ce phénomène, ayant été visible dans sa totalité en Bretagne et en Espagne. Une lune aux contours atténués par l’ombre de la Terre et à la couleur orangée à marqué les esprits des moines déolois. Je dis curieusement, car il n’est fait aucun cas d’un phénomène dont on aurait pu s’attendre à une portée plus symbolique, l’éclipse annulaire du 29 juin 1033, l’année du millième anniversaire de la passion du Christ, attendue par certains clercs comme la vraie date de l’Apocalypse annoncée.

Cette petite éclipse a été visible de Déols, sa bande de totalité s’étalant d’ouest en est à travers les Charentes, le Limousin, l’Auvergne et le nord des Alpes, mais le chroniqueur du monastère n’en dit rien.

soleil2 

Pour les bénédictins de Fleury, en Orléanais, ce sont des nuées couleur de sang qui envahissent le ciel le 8 août 1038, à partir de midi, et cela pendant deux heures. Le même phénomène, plus long, se reproduit toute la journée du lendemain. Le moine de Fleury constate, mais n’explique pas car, implicitement, le lecteur comprend que Dieu est l’auteur de ces signes qui croissent en intensité. La région connut-elle un épisode orageux d’une densité exceptionnelle, ou fut-elle survolée par des nuages de micro-particules troublant la lumière solaire? On sait que des cendres dispersées par des incendies de forêt ou par des éruptions volcaniques provoquent de tels effets visuels.

A-t-on plus simplement là l’écho d’une autre éclipse annulaire survenue le 22 août 1039, dont l’ombre a balayé la Bretagne, le Poitou et l’Auvergne, donc parfaitement visible du Berry? Un amalgame chronologique est loin d’être exclu.

Les deux chroniques, avec des mots différents, se rejoignent sur un point. Des nuances de la lune d’avril aux teintes du ciel estival, c’est bien la couleur du sang que l’on retrouve, annonciatrice des massacres qui endeuillèrent la région de Bourges lors de cette funeste année 1038.

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6 février 2010 6 06 /02 /février /2010 10:56

carte
Voici un petit serpent de mer qui resurgit périodiquement lorsque, pendant mes conférences, je qualifie de berrichonnes les contrées que traversent aujourd’hui les limites départementales entre le Cher et l’Allier, si bien qu’il m’est arrivé de me faire reprendre par certains auditeurs courroucés que j’occulte l’identité bourbonnaise de leur terroir natal.

Une petite leçon de géographie historique n’est donc pas superflue. Le Bourbonnais existait bien comme territoire distinct du Berry par la fiscalité qui s’y pratiquait et par l’hommage que ses habitants devaient à la seigneurie de Bourbon, mais seulement à partir de la Guerre de 100 ans. Selon Marcel Marion, dans son Histoire du Berry et du Bourbonnais, la création du duché de Bourbonnais remonterait  à Louis, dit le Grand (1279-1342), devenu duc en 1327. Avant cette date, rien ne permet de distinguer la seigneurie de Bourbon de ses voisines du Berry du sud. Fondée dans les limites de l’ancien pagus biturige, Bourbon appartient au diocèse de Bourges qui épouse le territoire de l’ancienne cité gallo-romaine. Pendant les premiers siècles de la féodalité, alors que se multiplient les écrits  sur lesquels l’historien peut s’appuyer pour fonder ses observations, les Bourbons se désignent eux-même comme seigneurs du Berry.

La confusion naît de la division départementale de la période révolutionnaire. On considère alors que, globalement, les départements du Cher et de l’Indre sont berrichons et l’Allier Bourbonnais. Or, quand on regarde la situation dans le détail, il est manifeste que le Saint-Amandois (dans le Cher), ancien fief des Charenton, vassaux de Bourbon, est de tradition bourbonnaise et qu’il existe des enclaves berrichonnes dans l’Allier et dans la Creuse.

Tout se complique un peu plus lorsque sont crées les régions. L’Allier est aggloméré à l’Auvergne, qui était totalement distincte en tant qu’ancien pagus des Arvernes et évêché de Clermont, du Berry. On comprend que certains peinent à s’y retrouver.

Aujourd’hui, Berry et Bourbonnais sont deux identités distinctes par d’infimes singularités comme leurs coiffes traditionnelles, leurs cornemuses, leurs races de poules et d’ânes et, m’a-t-on dit une fois, par le tempérament de leurs habitantes (je laisse à mon interlocuteur d’alors la responsabilité de ce dernier jugement). Pour la période médiévale, c’est la chronologie qui fait office de boussole.

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Merci de l'intérêt que vous portez à l'histoire de la région.




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Conférences

conférence

 

Dans l'objectif de partager avec le grand public une partie du contenu de mes recherches, je propose des animations autour du Moyen-âge et de l'Antiquité sous forme de conférences d'environ 1h30. Ces interventions s'adressent à des auditeurs curieux de l'histoire de leur région et sont accessibles sans formation universitaire ou savante préalable.
Fidèle aux principes de la laïcité, j'ai été accueilli par des associations, comités des fêtes et d'entreprise, mairies, pour des conférences publiques ou privées sur des sujets tels que:
- médecine, saints guérisseurs et miracles au Moyen-âge,
- l'Ordre cistercien en Berry;
- les ordres religieux en Berry au M.A.;
- la femme en Berry au M.A.;
- politique et féodalité en Berry;
- le fait religieux en Berry de la conquête romaine au paleo-christianisme...
- maisons-closes et la prostitution en Berry avant 1946 (animation réservée à un public majeur).
Renseignements, conditions et tarifs sur demande à l'adresse:
Berrymedieval#yahoo.fr  (# = @  / pour éviter les spams)
Merci de diffuser cette information à vos contacts!

Archives

Histoire locale

Pour compléter votre information sur le petit patrimoine berrichon, je vous recommande "le livre de Meslon",  Blog dédié à un lieu-dit d'une richesse assez exceptionnelle. Toute la diversité d'un terroir presque anonyme.
A retrouver dans la rubrique "liens": archéologie et histoire d'un lieu-dit

L'âne du Berry


Présent sur le sol berrichon depuis un millénaire, l'âne méritait qu'un blog soit consacré à son histoire et à son élevage. Retrouvez le à l'adresse suivante:

Histoire et cartes postales anciennes

paysan-ruthène

 

Cartes postales, photos anciennes ou plus modernes pour illustrer l'Histoire des terroirs:

 

Cartes postales et Histoire

NON aux éoliennes géantes

Le rédacteur de ce blog s'oppose résolument aux projets d'implantation d'éoliennes industrielles dans le paysage berrichon.
Argumentaire à retrouver sur le lien suivant:
le livre de Meslon: non à l'éolien industriel 

contacts avec l'auteur


J'observe depuis quelques mois la fâcheuse tendance qu'ont certains visiteurs à me contacter directement pour me poser des questions très précises, et à disparaître ensuite sans même un mot de remerciement. Désormais, ces demandes ne recevront plus de réponse privée. Ce blog est conçu pour apporter à un maximum de public des informations sur le Berry aux temps médiévaux. je prierai donc les personnes souhaitant disposer de renseignements sur le patrimoine ou l'histoire régionale à passer par la rubrique "commentaires" accessible au bas de chaque article, afin que tous puissent profiter des questions et des réponses.
Les demandes de renseignements sur mes activités annexes (conférences, contacts avec la presse, vente d'ânes Grand Noir du Berry...) seront donc les seules auxquelles je répondrai en privé.
Je profite de cette correction pour signaler qu'à l'exception des reproductions d'anciennes cartes postales, tombées dans le domaine public ou de quelques logos empruntés pour remercier certains médias de leur intérêt pour mes recherches, toutes les photos illustrant pages et articles ont été prises et retravaillées par mes soins et que tout emprunt pour illustrer un site ou un blog devra être au préalable justifié par une demande écrite.