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20 avril 2010 2 20 /04 /avril /2010 15:29

 

Bourbon-general

 

Tous les chercheurs en musique ancienne, luthiers, musiciens amateurs ou professionnels consacrant leur Art à la musique médiévale ou traditionnelle connaissent l’extraordinaire chapiteau historié visible dans la nef de l’église de Bourbon-l’Archambault. Le sculpteur roman qui l’a réalisé a choisi de représenter un groupe de musiciens s’accompagnant de leurs instrument en compagnie d’une femme qui frappe dans ses mains, composition rare dans une iconographie qui s’attache le plus souvent à figurer des musiciens isolés, humains ou animaux. 

Le premier des personnages est assis sur un banc. Posée sur ses genoux se trouve une rote, qu’on reconnaît à la caisse de résonance placée au centre de l’instrument, et pas à l’arrière, comme sur une harpe. L’homme joue de la main droite, délaissant la seconde rangée de cordes située, en principe, à gauche de la caisse. S’aidant de la main gauche, il souffle dans une trompe. La présence d’anneaux visibles entre la bouche et la main du musicien peut évoquer soit une corne de bovin agrémentée de bagues métalliques, soit un instrument d’écorce comme la trompe de cornouiller, encore en usage chez les bergers dans les régions de bocage du Centre il y a quelques décennies. Le son rauque de cet instrument produit un effet de basse qui pouvait avoir des effets musicaux intéressants.

 

Bourbon-rote

Le deuxième musicien joue d’un instrument à quatre cordes fréquemment représenté dans les églises, y compris locales (Meillers et Souvigny en possèdent des sculptures de la même période), sorte de viole à archet typique de la musique de l’époque. Si les proportions sont fidèles, et on peu le penser vu le soin apporté à représenter la courbure de l’archet, l’homme est munie d’une viole de grande taille qu’il cale sur son épaule et contre sa poitrine pour assurer sa prise. Contrairement à son camarade de droite, il joue debout, comme les deux musiciens suivants, munis de flûtes, l’une à un et la seconde à deux tuyaux. Le premier flûtiste souffle distinctement dans le bec de son instrument tandis que l’autre ne met pas les chalumeaux au contact de ses lèvres, soufflant l’air comme dans une flûte de pan ou autres instruments traditionnels.

 

Bourbon-flute2-

Le cinquième membre du groupe est une femme, aux long cheveux nattés. Elle ne joue pas elle-même de musique, mais accompagne les joueurs en frappant dans ses mains. Aucun détail ne suggère la présence de petites percussions métalliques, comme il en apparaît parfois sur des enluminures. Seuls peut-être les rubans visibles sur ses chevilles pourraient être des bracelets à clochettes, sans aucune certitude.

Le chapiteau de Bourbon donne, outre de précieuses indications sur ce que pouvaient être les orchestres appelés pour animer les fêtes populaires ou seigneuriales à l’époque des Croisades, une vision de la femme assez inhabituelle. Généralement traitée comme pécheresse et tentatrice, la femme est rarement, en dehors de la Vierge et des saintes, représentée sans à priori péjoratif comme dans l’église de Bourbon. La liberté de ton du sculpteur n’en est que plus admirable.

Bourbon-danseuse

Relevons enfin le hasard curieux qui fait figurer ce groupe de musiciens dans une église proche de la grande forteresse des Bourbons, au centre du Roman de Flamenca écrit au siècle suivant, dans lequel se tient, un extraordinaire banquet offert par le seigneur Archambaud à tous ses invités, animé par des musiciens dont les instruments devaient être assez semblables à ceux de leurs aînés représentés dans l’église du lieu.

 

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14 avril 2010 3 14 /04 /avril /2010 16:41

 

Reugny1

 

Les automobiliste qui empruntent l’axe Saint-Amand-Montrond/Montluçon ne peuvent pas ne pas remarquer le curieux ensemble prieural de Reugny, à une quinzaine de kilomètres au nord de Montluçon, juste au bord de la route. Facile d’accès, bien entretenu, les vestiges du prieuré de Reugny méritent l’attention des amateurs de patrimoine médiéval. 

On remarque tout d’abord sur place l’ancienne chapelle du prieuré, de forme trapue, peu ornementée, d’un modèle similaire à l’église d’Audes ou à l’ancienne abbatiale cistercienne de Bussière. Éventrée au Nord pour laisser passer des charrettes au moment où les bâtiments abritaient une exploitation agricole, il ne demeure à l’intérieur comme seul matériel liturgique qu’un petit autel de pierre.

 

Reugny3

Plus insolite, et plus récent se dresse le logis fortifié du prieur, sorte de donjon miniature entouré par les restes d’un rempart renforcé par des tours équipées de meurtrières destinées à l’emploi d’armes à feu. Le tout semble dater de la fin du Moyen-âge. L’hôtel du prieur ne montre pas de traces de dispositif défensif particulier, mais l’aspect massif du bâtiment laisse peu de doutes sur sa vocation à la fois résidentielle et militaire. L’ensemble, curieusement, ressemble au donjon d’Huriel, plus ancien et surtout beaucoup plus grand, qui a certainement inspiré les choix architecturaux des moines de Reugny.

 

Reugny2

Un bâtiment à vocation agricole et une cave voûtée sont de facture plus moderne.

Le grand vide documentaire qui affecte toute la région jusqu’au retour des moines de Saint-Denis-en-France dans leur terre de la Chapelaude vers 1060 ne permet pas de reconstituer l’histoire ancienne du prieuré de Reugny. Celui ci est clairement cité par un acte du cartulaire de la Chapelaude, daté des années 1135, mais son prieur n’est jamais appelé comme témoin dans les actes refondateurs de la Chapelaude. Ceci n’est pas une preuve de l’absence de cet établissement dans le paysage religieux régional avant 1100, mais n’aide pas à préciser la date de sa fondation. 

Il est pourtant permis d’ébaucher quelques hypothèses sur les origines du prieuré de Reugny. Dépendant de l’abbaye bénédictine de Saint-Cyran, dans la Brenne, à près de 140 kilomètres de distance, Reugny n’est pas la seule possession de la vieille abbaye berrichonne. Vitray, Saint-Caprais, Givarlais et Chateloy, près d’Hérisson constituent avec Reugny un ensemble géographiquement homogène, relevant du temporel de Saint-Cyran. Cette abbaye, fondée à l’époque mérovingienne, peut avoir possédé des terres dans la vallée du Cher depuis une très haute époque, de la même manière que le fit l’abbaye de Saint-Denis. Il est possible, qu’à défaut d’une origine commune, les deux monastères bénédictins aient profité, à l’époque mérovingienne ou carolingienne, de la générosité d’un bienfaiteur commun qui se serait séparé au profit de moines de différentes origines d’un immense domaine, séparé en plusieurs lots, dans la périphérie de Montluçon.

Notons que, longtemps en ruine, les vestiges médiévaux de Reugny ont été mis hors d’eau il y a une vingtaine d’années et que, même s’ils mériteraient une restauration plus complète, leur état est stabilisé et permet leur visite en toute sécurité.

 

 

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Published by Olivier Trotignon - dans patrimoine religieux
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11 avril 2010 7 11 /04 /avril /2010 10:17

philippe-1

A la fin du XIe siècle, le Berry, comme d’autres espaces du royaume de France, était plongé dans un état de semi-autonomie. La présence royale, bien que géographiquement proche en Orléanais, ne se manifestait plus autrement que par des raids armés punitifs, destinés à ramener à la raison certains seigneurs belliqueux. Après avoir ferraillé quelque temps dans les campagnes, incendié des châteaux et extorqué la contrition publique de rares féodaux contraints par les armes à la soumission, le souverain repartait sans avoir sensiblement modifié la situation sur le terrain. Même si cette politique “de la canonnière” reste efficiente jusqu’à Philippe Auguste, un de ses ancêtres, Philippe Ier, su saisir plusieurs occasions pour rapprocher le Berry du pouvoir capétien. L’évolution la plus connue est l’acquisition par la royauté, à la fin du XIe, du domaine vicomtal de Bourges et de Dun. Vieil héritage des temps carolingiens, les possessions du dernier vicomte de Bourges, Eudes Arpin, sont difficiles à évaluer avec précision. Guy Devailly admet que la ville de Dun, bientôt désignée sous la dénomination de Dun-le-Roi, faisait partie des propriétés mises en vente par le vicomte Eudes afin d’assurer ses frais de départ en croisade et, probablement, de réinstallation en Terre Sainte. Philippe Ier se saisit de l’occasion et ajouta à son domaine privé un bien de grande valeur spirituelle et stratégique. Siège d’un pouvoir archiépiscopal qui s’étendait, au moins en théorie, jusqu’aux Pyrénées, Bourges était aussi le cœur d’une région dominée par une petite féodalité aux attitudes princières mais totalement désunie, incapable de concurrencer le pouvoir capétien dans son entreprise d’expansion au sud de la vallée de la Loire. A part quelques crises ponctuelles d’essence plus criminelle que féodale, les successeurs de Philippe Ier n’eurent que peu de problèmes avec la chevalerie régionale. Plus symbolique et moins connue est cette réception organisée par le roi Philippe dans son palais parisien à l’occasion de la restitution des biens du prieuré de la Chapelaude à l’abbaye royale de Saint-Denis-en-France, datée de 1068. Convaincu par les arguments de la réforme grégorienne, un chevalier de la haute vallée du Cher, Jean de Saint-Caprais, craignant pour le salut de son âme, décida de rendre à Saint-Denis des terres qu’il possédait qui avaient naguère appartenues aux moines d’Île-de-France. Le très ancien prieuré de la Chapelaude, abandonné à la fin de la période carolingienne, était sur le point de renaître mais il fallait tout d’abord que l’acte de restitution des terres spoliées soit avalisé par la hiérarchie féodale souveraine dans la région de la Chapelaude. Les deux suzerains de Jean de Saint-Caprais, Humbaud d’Huriel et Archambaud de Bourbon, confirmèrent l’acte de leur vassal et entreprirent un long voyage pour Paris afin de remettre solennellement à l’abbé de Saint-Denis la charte scellant le renouveau de son ancien prieuré en Berry du Sud. Les deux chevaliers furent, arrivés sur place, les témoins et acteurs d’une cérémonie somptueuse organisée non pas dans l’abbatiale de Saint-Denis mais dans le palais royal où, en présence de Philippe Ier en personne et sous le regard d’ ”une multitude de personnes nobles, tant évêques, qu’abbés, que comtes” -selon l’avœu même d’Humbaud d’Huriel, visiblement impressionné par la pompe royale déployée pour marquer l’ événement. Cette intervention directe du roi dans les affaires temporelles d’une abbaye, fût-elle royale, montre l’intérêt qu’avait le pouvoir capétien à s’affirmer et à se faire reconnaître d’une chevalerie rurale et lointaine, presque étrangère -la langue d’Oc était couramment en usage en Berry du Sud à cette époque - comme son seul souverain. De symbolique en 1068, l’autorité royale sur le Berry devint effective trois décennies plus tard avec l’achat des terres du vicomte Eudes Arpin.

philippe2

Gisant du roi Philippe Ier - abbaye de Saint-Benoît-sur-Loire


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7 avril 2010 3 07 /04 /avril /2010 15:29

 

Pouzy2

 

Autant je suis bon public pour la profusion ornementale de certains monuments romans comme ces églises du Poitou ou de la Saintonge dont on se prend parfois à fouiller les façades à la jumelle en quête d’un subtil détail, autant l’extrême dépouillement de certaines chapelles de campagne invite aussi à prendre son temps pour en explorer tous les recoins.

C’est un peu le hasard qui m’a conduit à Pouzy-Mésangy, petite commune du bocage Bourbonnais, très à l’écart des grands axes de migration touristique, alors que je venais d’échouer dans mon projet d’aller photographier une plate-tombe chevaleresque du XVIe dans une église des environs, fermée à la visite.

Contre toute attente, la chapelle de Pouzy, elle, était ouverte, et m’a donné l’occasion de découvrir un ensemble de chapiteaux intérieurs d’une rare homogénéité, dont la palette graphique se concentre sur des thèmes presque exclusivement géométriques, à l’exception de ce chapiteau du chœur figurant trois personnages se tenant par la main, donné ici en illustration.

 

Pouzy-général

L’extérieur du sanctuaire, pour sa part, est vierge de toute sculpture, mais s’inscrit dans un ensemble monumental remarquable bien que très remanié. Ancienne chapelle castrale, l’église de Pouzy était primitivement située dans l’enceinte d’une grosse forteresse dont on remarque encore une partie des remparts et des anciens fossés, ce qui explique peut-être la sobriété de son décors.

Le visiteur qui choisirait de venir faire une escale près de ce curieux monument pensera à se munir d’une lampe de poche, l’édifice étant par sa nature même mal éclairé.

 

Pouzy1

 


 

 

 

 

 

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5 avril 2010 1 05 /04 /avril /2010 12:28

 

pelerin-ensemble

 

Une fois passés les troubles de la Guerre de 100 ans, le Berry, retrouvant à la fois  sécurité et stabilité politique, connut une phase de prospérité économique. Si ce mouvement est particulièrement affirmé dans une ville comme Bourges grâce à la personnalité emblématique de Jacques Cœur, nous rencontrons, dans de plus modestes proportions, un homme qui symbolise à Saint-Amand-Montrond le renouveau du commerce local, Pierre Pèlerin.

Pierre Pèlerin a laissé assez peu de traces de son activité dans la documentation jusqu’à présent exploitée, mais cet homme se distingue par la commande qu’il passa d’un extraordinaire gisant qui fut longtemps visible dans l’église des Carmes de Saint-Amand jusqu’à ce qu’après quelques pérégrinations mal connues, il trouve une place privilégiée dans les collections du Musée Saint-Vic.

Dans la région, les gisants sont rares, et représentent en général des chevaliers, des prélats, ou des saints. Celui de Pierre Pèlerin, bourgeois, n’en est que plus exceptionnel.

Exceptionnel, mais aussi très instructif pour résoudre certaines lacunes que les textes de l’époque n’ont pas encore réussi à combler.

Pierre Pèlerin fut inhumé dans l’enceinte du couvent des Carmes qu’il avait contribué, par sa générosité, à établir dans le tissu urbain saint-Amandois, ce qui lui donnait droit, en tant que bienfaiteur, à reposer dans les bâtiments conventuels. La statue qui le représente fut dégradée à la Révolution, mais les iconoclastes ne s’acharnèrent pas sur lui, se contentant de marteler son visage et de mutiler les deux chiens sur lesquels reposent ses pieds.

 

pelerin-chien

Pierre Pèlerin fit le choix de se faire représenter en habit de pèlerin de Saint-Jacques-de-Compostelle. Portant un manteau de voyageur par dessus une chemise de toile à lacet, le marchand saint-Amandois tient à la main droite un bourdon de pèlerin et porte à sa gauche une besace marquée de la coquille saint-Jacques. Cette présentation ne peut relever que du simple jeu de mots sur son nom. L’homme a certainement fait le voyage jusqu’en Galice, et on ne peut écarter l’hypothèse qu’il ait abandonné à son retour son ancien nom de famille pour adopter, par humilité, ou par fierté, un surnom en rapport avec son pèlerinage. 

Un détail est à retenir sur son costume: le manteau, comme on le voit bien sur le col et aux manches, est en fourrure, ce qui donne peut-être l’indication de la nature de son commerce. Le négoce des peaux et de la fourrure étant très lucratif -la famille Cœur, à Bourges, en étant une des meilleures illustrations, il est tout à fait possible que Pierre Pèlerin ait établi sa fortune sur la vente d’une telle marchandise. Dans des rivières comme le Cher, la Loire et l’Allier, comme sur de nombreux petits cours d’eau, le castor abondait naguère et il n’avait peut-être pas encore été exterminé dans la seconde moitié du XVe siècle dans la région.

 

pelerin-vetement

Deux autres éléments méritent d’être considérés avec attention. Sur le dais porté par deux anges au dessus de la tête du défunt sont gravées des armoiries, trois coquilles saint-Jacques percées de dagues, et le gisant a les pieds qui reposent sur des chiens couchés. Tout porte à croire que, comme Jacques Cœur quelques années plus tôt -et on ne peut pas ne pas remarque la récurrence de la coquille dans les armoiries des deux marchands- Pierre Pèlerin avait été anobli. Si la présence d’armoiries ne désigne pas obligatoirement leur propriétaire comme noble, le symbole des deux chiens couchés est assez clair pour dissiper toute ambiguïté sur la question. Vieille attitude chevaleresque héritée d’un Moyen-âge encore tout proche, Pèlerin délivre au delà de sa mort les codes de son temps. Il est d’ailleurs intéressant de souligner que ce sont justement les chiens qui ont le plus souffert du marteau des révolutionnaires.

 

pelerin-armoiries

Qui était vraiment Pierre Pèlerin? Malgré ce XVe siècle finissant qu’on classe chronologiquement dans la Renaissance, c’est un homme chez qui  on observe une profonde culture médiévale. Héritier de ces premiers bourgeois qui, dès le début du XIIIe siècle avaient doté l’hôtel-Dieu de Saint-Amand et les cisterciens de Noirlac, il veut sauver son âme, par l’offrande, et par le pèlerinage. Il s’appauvrit au bénéfice des Carmes, au point que nul ne saurait désigner aujourd’hui l’emplacement de son hôtel saint-Amandois. En choisissant les Carmes, Pèlerin se tourne vers un ordre monastique urbain, plus proche des aspirations des gens des villes que les vieilles abbayes rurales qui périclitent lentement depuis le XIIIe siècle. Ce dynamisme est pour lui l’assurance de la lecture de messes pour le remède de son âme jusqu’à la “consummation des siècles”.

Pierre Pèlerin est aussi dépositaire d’une culture bourgeoise complexée par ses origines populaires, qui copie les codes de la noblesse sans en avoir les traditions. La présence d’un blason, l’attitude noble du gisant et le gisant en lui-même nous rappellent à la subtile réalité d’une société marchande qui s’enrichit et qui entend bien occuper une place à part entière dans la Cité de son temps, quitte à consacrer sa fortune à l’achat de quartiers de noblesse et dans des donations au clergé pour pouvoir y parvenir pleinement. Les ressemblances avec Jacques Cœur sont trop troublantes pour être fortuites et appelleraient une étude beaucoup plus approfondie que cette courte présentation.

 

pelerin-besace

 

 

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30 mars 2010 2 30 /03 /mars /2010 14:55

tombeau

Il est une dimension ancienne de l’abbaye de Noirlac que l’on peine aujourd’hui à apprécier: la vocation funéraire de son abbatiale. Désormais dépouillée de toutes les tombes qui en mobilisaient une partie de l’espace, la nef abbatiale se présente à la vue du visiteur ainsi qu’elle fut pendant le peu d’années qui suivirent la fin du chantier initial.

Rapidement, et malgré tous les savants discours faisant l’éloge du dépouillement de son ornementation, des gisants et plates-tombes firent leur apparition sous les voûtes de l’édifice. Depuis l’abandon de sa vocation monastique à la Révolution, tous les monuments funéraires que contenait l’église ont été retirés et c’est grâce aux observations d’un savant latiniste, dom Estiennot, visitant l’abbaye au XVIII° siècle et notant toutes les inscriptions funéraires qui y étaient alors lisibles, que leurs traces historiques n’ont pas été perdues.

Les plus anciennes tombes se trouvaient près de l’entrée du monument et contenaient, ce qui est normal, les dépouilles du fondateur de l’abbaye et de son épouse. Ornée d’une effigie? du défunt (gisant en haut-relief ou simple gravure sur dalle), la sépulture d’Ebbe, seigneur de Charenton, était proche de celle de sa femme Agnes, elle aussi figurée sur la pierre tombale.

Proche du couple seigneurial se trouvait le corps de leur petit-fils Ebe le jeune (Ebo junior) fils d’Ebe de Charenton sous une pierre le représentant sous les traits d’un adolescent. Ce garçon, héritier désigné du fief de Charenton, s’était noyé alors que son père était aux Croisades où il mourut, ce qui explique l’absence de sa tombe aux cotés de celles de ses parents et de son fils. 

Sa fille, Mathilde de Charenton, dame de Charenton, reposait aussi parmi les siens. Décédée vers 1250 après avoir été mariée à Renaud de Montfaucon, il semble qu’elle ait fait le choix d’être inhumée près de ses parents mais loin de son mari alors que le fils aîné du couple, le noble homme Renaud de Montfaucon le jeune, dont la pierre tombale portait encore des restes d’armoiries, reposait avec les Charenton. Très liée à l’abbaye de Fontmorigny, les Montfaucon l’avaient choisi comme nécropole seigneuriale, comme l’indique bien le testament du seigneur Renaud, époux de Mathilde, qui demande à y être enterré. On ne sait rien des sépultures des autres enfants du couple, morts en bas-âge, dont au moins un avait été baptisé.

A ce groupe de cinq tombes contenant les restes de la famille fondatrices peuvent être ajoutées huit sépultures chevaleresques datées entre 1300 et 1461 plus un cénotaphe contenant le cœur d’une bienfaitrice de l’abbaye. On pouvait y lire les noms de plusieurs seigneurs de Bigny ainsi que du château du Vernet, dont nous cherchons toujours la trace quelque part aux États-Unis. Ces tombeaux étaient ornés de gisants ou de simples dalles ornées de diverses figures et blasons.

Si les moines avaient leur propre cimetière au nord de l’abbatiale, une douzaine d’abbés s’étaient fait inhumer dans le sol de l’église, ce qui laisse supposer que les autres avaient soit souhaité de pas être séparés de leurs frères et avaient choisi le cimetière extérieur comme lieu de sépulture, soit reposaient de manière plus humble dans l’abbatiale.

Dom Estiennot note enfin la présence de la dépouille d’un archevêque de Bourges, Henri d’Avaugour, mort le 13 octobre 1446, gisant sous un monument dont il resterait un fragment conservé dans les collections du musée du Berry à Bourges.

Hormis ce vestige, il n’existe plus aucune trace des importants monuments funéraires et des dalles plus sobres que comptait Noirlac à la fin du Moyen-âge. Ceux ci ont probablement été déposés, entiers ou brisés, quelque part aux alentours de l’abbaye. On peut donc espérer qu’un jour, au hasard de travaux, certaines pierres voient à nouveau le jour.

Si d’aventure l’une des personnes lisant cet article avait des informations, même anonymes, sur des traces de sculptures ou d’inscriptions détenues dans des collections privées, je lui serais reconnaissant d’en signaler l’existence.

 

The lost graves of the cistercian abbey, Noirlac

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26 mars 2010 5 26 /03 /mars /2010 20:26
st-silvain-gisant
Petit chef-d’œuvre méconnu de la sculpture religieuse de la fin du Moyen-âge, le mausolée-reliquaire de saint-Silvain, visible dans l’église romane de la Celle-Bruère, est un ensemble majeur de la sculpture sacrée en Berry. Façonné dans un calcaire très fin ressemblant à la pierre de Charly, le mausolée est composé d’un gisant, d’une cuve funéraire monolithe ornée sur ses quatre faces de scènes évoquant la vie du saint. Il est réputé encore contenir une relique de saint Silvain, ou saint Sylvain, soustraite aux restes du saint conservés par les chanoines de Levroux, dans l’Indre vers le milieu du XVe siècle. Ce monument, primitivement sculpté pour être déposé sous les voûtes de la chapelle Saint-Sylvain de la Celle, fut transporté dans le transept nord de l’église de La Celle.
st-silvain-personnageContemplant la chapelle et le mausolée qu’elle contenait primitivement, on mesure l’importance que prit pour les habitants de la région la translation de la relique de saint-Sylvain, censée guérir d’affections cutanées très invalidantes, sans qu’on puisse vraiment expliquer pourquoi on choisit à l’époque de fonder une chapelle dans un lieu inhabité alors que plusieurs villages, dont Meillant, La Celle, et Bruère-Allichamps disposaient de sanctuaires assez vastes pour accueillir la dévotion des fidèles. La question de l’utilité de ce culte à cet endroit précis se pose aussi. Saint Sylvain étant un de ces saints thaumaturges à “spectre étroit”, il est possible que cette fondation soit l’indice de l’existence d’un foyer d’infection localisé et permanent qui aurait mérité le seul traitement adapté que l’époque ait eu à proposer, dans l’adoration d’une relique importée de Levroux. Ce pèlerinage autour des restes miraculeux du saint semble avoir eu un succès limité dans le temps. La chapelle fût délaissée et le mausolée rapproché du centre du village de La Celle. Ceci peut être le signe d’un affaiblissement du réservoir viral dans lequel le mal saint-Sylvain trouvait ses origines et que la diminution du nombre de cas infectieux ait conduit à la désertification du sanctuaire. Le reliquaire grandeur nature de saint-Sylvain mérite autant le détour que la somptueuse église qui l’abrite et me semble un complément indispensable, de même que le prieuré d’Allichamps, tout proche, à une visite du site cistercien de Noirlac.

st-silvain-procession 
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24 mars 2010 3 24 /03 /mars /2010 19:06

St-Rhomble-voûte
La saison redevenant propice à la promenade, j’aimerais souligner l’intérêt d’une petit monument d’une grande simplicité situé sur le bord de la départementale conduisant du village de Meillant, dans le Cher, à celui de La-Celle-Bruère. Le lavoir de Saint-Rhomble, bâti en contrebas de la route, conserve les ruines d’une très belle fontaine médiévale, réputée dater du XIIIe siècle, bien que j’ignore sur quels documents a été proposée cette datation. 
St-Rhomble-bassin 

Le bassin, large et profond, était à l’origine couvert par une voûte dont l’essentiel demeure dans un bon état de conservation. Sa profondeur est d’un mètre environ. La voûte est composée par des dallettes calcaires posées sur champ, selon une technique qui rappelle celle qui était employée dans les églises, mais aussi dans de nombreux volumes fonctionnels comme des celliers ou caves jusqu’à des périodes récentes.

La source qui alimente la fontaine est une curiosité géologique. Les habitants du lieu ont ainsi observé que l’eau se trouble après les vidanges de l’étang de la Grille, situé à quelques kilomètres et légèrement plus haut en altitude que le lavoir de Saint-Rhomble. Cet étang, alimenté par un vaste système collecteur composé de petits ruisseaux forestiers, s’écoule lui-même dans une curieuse dépression karstique qui se prolonge par une caverne longue et étroite, inconfortable à visiter et sans intérêt particulier pour le néophyte, mais qui semble bien communiquer avec la fontaine qui nous intéresse.

Dans ce paysage calcaire où les points d’eau sont rares, la résurgence de Saint-Rhomble est peut-être à l’origine du petit hameau du même nom connu par les archives de l’abbaye de Noirlac depuis le XIIIe siècle.
St-Rhomble-perte

perte de l'étang de la Grille (forêt de Meillant) 
the middle age's spring of Meillant
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18 mars 2010 4 18 /03 /mars /2010 09:15

Leger

Voici un document tout à fait exceptionnel, bien postérieur à la période médiévale, mais qui offre un témoignage irremplaçable sur un des fleurons du mouvement monastique en Berry: le prieuré d’Orsan.

Dom Jacques Boyer est un bénédictin d’une immense érudition. Paléographe, historien et grand voyageur, il parcourt le royaume de France entre 1710 et 1714 en quête d’informations sur l’histoire du Christianisme en vue de la rédaction future de la célèbre Gallia Christiana. Ses pérégrinations savantes le conduisent, après un passage en Auvergne et en Bourbonnais, dans le diocèse de Bourges au printemps 1711. Résidant un temps dans la cité berruyère, il part à la recherche de documents pour son futur mémoire et se rend à Chezal-Benoît, où il est accueilli par l’abbé et où il séjourne le temps de prendre des notes dans les archives de la communauté. De là, il profite de la proximité géographique pour aller enquêter dans les fonds documentaires de plusieurs monastères. Les Cordeliers de Bommiers, les Augustins de Puyferrand, les Cisterciens des Pierres, puis les Fontevristes d’Orsan, sont au programme de son périple savant.

Dom Boyer parvient à Orsan le 1er juin 1711. Il y remarque que “l’église est fort belle, les voûtes sont en calotte ou cul de lampe, comme celles de St-Pierre d’Angoulême (...). Auprès du maître-autel, du coté de l’Evangile, on voit une pyramide ou est enfermé le cœur de Robert d’Arbrissel, qui y mourut en présence de Léger, arch. de Bourges, qui est aussi enterré auprès de cette pyramide, à coté d’Alard ou Adelard, principal bienfaiteur de cette maison”.

Dom Boyer admire au passage les boiseries du chœur de la chapelle, consulte le cartulaire, lit d’anciennes chartes (dont certaines sont aujourd’hui aux Archives du Cher). Il se fait présenter “ le sceau de Léger, son anneau, et des petits cercles de sa crosse que l’on a trouvé dans son tombeau, sur lequel il y a pour toute inscription: Leodegarii.”

Très bien reçu par la prieure, le père bénédictin reprend la route de Chezal-Benoît.

La densité des informations recueillies compense la brièveté du témoignage. Les observations de J. Boyer sont particulièrement précieuses pour le médiéviste. Jusqu’à ce qu’il relève son existence près du mausolée de Robert d’Arbrissel, personne n’avait pu apporter la certitude que le corps d’Adalard Guillebaud, auquel nous avons dédié un article antérieurement, reposait bien dans l’église d’Orsan. Les bâtisseurs de cette église, aujourd’hui disparue semblent avoir été influencés par les styles de construction plus communs au provinces de l’Ouest que du Centre, le type des voûtes étant assez rare dans la régions.

Passés ces détails, c’est surtout ce que Dom Boyer n’a pas vu qui paraît extraordinaire, car le savant nous décrit un prieuré d’Orsan en bon ordre de fonctionnement, ce qui est contradictoire avec l’avis de la plupart des commentateurs. Si on se conforme à l’avis général, Orsan avait eu à subir les ravages des huguenots au moment du passage de l’armée du duc de Zweibrücken en 1569. La chapelle aurait été alors pillée, le mausolée pyramidal contenant le cœur du Bienheureux Robert profané pour voler l’enveloppe de plomb protégeant la relique (fondue comme métal pour balles de mousquet, sans doute) et Orsan aurait eu alors à se relever d’une immense désolation, comme Puyferrand, toute proche.

Ce point de vue mérite, à mon sens, une sévère révision grâce au récit de Dom Boyer. Comment un prieuré ayant subi les outrages des protestants a t-il pu conserver ses archives (si faciles à disperser ou à brûler), une chapelle en bon état et surtout, comment expliquer que le Père bénédictin voit debout la pyramide alors qu’elle était censée avoir été détruite 150 ans plus tôt? De même, si le pillage avait été si prononcé qu’on le croit généralement, comment se fait-il que la prieure possède l’anneau épiscopal, probablement en or, de l’archevêque Léger, ainsi que les petits ornements de sa crosse en bois tombée en poussière, retrouvés lors de l'ouverture de la tombe en 1635, selon un autre érudit, dom Estiennot?

On ne peut nier le passage des protestants à Orsan au milieu du XVIe siècle, ni la profanation du mausolée de Dom Robert. La petite enveloppe contenant son cœur fut retrouvée dans la chapelle, passa ensuite de mains en mains jusqu’à ce qu’on perde sa trace, accomplissant de nombreux miracles au profit des habitants de la région. Cela ne signifie pas qu’Orsan fut sérieusement atteinte, et là se pose la question, toujours aiguë pour l’historien, de l’objectivité des sources. N’aurait-on pas, à la suite du traumatisme causé par les ravages huguenots en Boischaut, généralisé à Orsan une situation subie de plein fouet par d’autres établissements religieux du même terroir?

Dom Boyer, visitant l’abbaye des Pierres, signale les ravages des protestants, mais semble ignorer que le pillage organisé par les troupes du Prince de Condé, pendant les troubles de la Fronde, aux conséquences tout aussi funestes pour la vieille abbaye médiévale, son mobilier et ses archives, ait eu lieu, comme si il y avait concurrence des mémoires dans l’esprit des berrichons, le souvenir des protestants l’emportant sur tout les autres, et entraînant quelques exagérations.

On peut donc proposer une relecture de ces événements qui secouèrent la communauté qui était rassemblée autour du souvenir du fondateur de Fontevraud, mort à Orsan quelques siècles plus tôt. Un pillage eu certainement lieu en 1569. Les envahisseurs se conduisirent probablement plus comme des cambrioleurs que comme des profanateurs, volant ce qui pouvait être pris sans trop d’efforts. La pyramide, hors sol, fut ouverte, mais on ne chercha pas à soulever la pierre tombale de Léger. Le cœur du Bienheureux Robert, connut ainsi une seconde vie assez surprenante, comme nous la raconte son procès en canonisation, mais fut certainement très vite, si j’ose m’exprimer ainsi, ramené dans sa niche. Il est possible que la réfection de la pyramide ait été l’occasion d’ouvrir le sépulcre de l’ancien archevêque et d’en soustraire les objets précieux qui s’y trouvaient encore. Des années plus tard, Dom J. Boyer est le dernier érudit à visiter le prieuré d’Orsan intact, avant que la destruction de la chapelle sainte-Anne ne vienne définitivement effacer les plus anciens témoignages de la piété médiévale en ce lieu. Son récit de voyage n’en est que plus précieux.

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13 mars 2010 6 13 /03 /mars /2010 12:50

vote
Qu’on ne se méprenne pas: je ne cherche à faire aucune leçon de morale à quiconque. Un historien, quelque soit sa spécialité, n’est pas un directeur de conscience, mais un témoin d’une mémoire qu’on aurait tôt fait d’oublier.

Je n’irai pas voter demain dans l’espoir de déboulonner le socle d’une satrapie autiste, ou pour justifier l’orgueil de politiques pour lesquels je compte moins que le poids de ma voix dans les pourcentages d’un résultat final.

J’irai voter, comme je le fais à chaque fois depuis 1981, pour des anonymes. Pour des gens que je n’ai jamais connu, ou que vous ne connaîtrez jamais. J’irai voter en mémoire de ces garçons, Africains de l’Ouest, Kabyles, et Français métropolitains, tous tassés dans la même tranchée, quelque part sur le front, dont j’ai trouvé la photo dans les archives des troupes coloniales quand je faisais mon service militaire.

J’irai voter pour ces musulmans anonymes, enterrés dans le petit carré militaire du cimetière de Saint-Amand-Montrond, joyeux garçons partis du Golfe de Guinée ou des Aurès, qui n’ont jamais plus eu la chance de revoir la Croix du Sud se lever dans le ciel du matin.

J’irai voter pour ce résistant anonyme, dont on a trouvé la photo sur un prisonnier allemand, qui sourit devant son peloton d’exécution au Mont Valérien. 

J’irai voter pour Guy Môquet, dont on a, il y a peu, voulu ravir la mémoire. Je n’ai pas eu le courage d’aller jusque dans la carrière de Châteaubriand, où il a perdu la vie avec ses camarades, mais mon bulletin de vote sera un peu pour lui.

Ne pas voter, ça serait pour moi équivalent à rajouter un treizième fusil dans le peloton d’exécution qui a effacé la vie de tous ces hommes et de toutes ces femmes qui sont tombés sous les balles. Ça serait oublier mon camarade d’université Saïd, dont la dépouille repose quelque part dans les montagnes autour de Kaboul, tombé pour que les tanks de Brejnev cessent d’écraser son peuple.

Ne pas voter, ça serait ignorer tous ceux qui luttent, quelque soit leur culture ou la couleur de leur peau, pour avoir le même droit que moi à m’exprimer.

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