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25 avril 2011 1 25 /04 /avril /2011 09:23

St-Menoux-reliquaire

 

Située au sud de l’ancien diocèse de Bourges, dans l’actuel département de l’Allier, l’abbaye bénédictine féminine de Saint-Menoux était détentrice de plusieurs reliques attribuées à son saint éponyme, conservées dans un curieux reliquaire encore facilement accessible de nos jours. La réputation de ces vénérables ossements est encore aujourd’hui établie tant auprès des croyants que des curieux attirés par le caractère insolite des pouvoirs attribués à cette châsse de pierre: la guérison des maladies mentales et des troubles cérébraux.
Élevée derrière le chœur de l’abbatiale, la structure contenant les reliques se présente sous la forme d’un sarcophage de petite taille, séparée en deux compartiments. Une niche vitrée abrite d’un coté les restes osseux. De l’autre, dans un petit logement situé dans la partie supérieure du sarcophage se trouve une ouverture destinée à accueillir la tête des malades venus implorer l’intercession de saint Menoux pour obtenir leur guérison de toute une palette de maux allant de la migraine à la folie. Certains récits font part de malheureux, maintenus de force la tête dans ce réduit, qui se seraient brisé les dents en se débattant.
Fidèle à une tradition remontant à l’époque où les gens de la contrée parlaient en patois bourbonnais, on continue à nommer le reliquaire de saint Menoux “débredinoire” - qui se prononce soit dé-bre soit dé-ber -dinoire - en référence à ce mot de la langue populaire - le bredin - qui désigne les simples d’esprit. Certains s’y rendent pour le folklore mais d’autres demeurent convaincus des vertus de l’endroit, y menant des pratiques souvent assez éloignées de l’orthodoxie voulue par l’ Église. Il y a une vingtaine d’années, une petite pancarte manuscrite pendue par le curé rappelait l’interdiction de déposer dans la chasse des pièces de monnaie et des épingles, tradition observée autour de certaines fontaines dites miraculeuses de la région.

 

St-Menoux-intérieur

Saint Menoux présente donc, outre l’originalité du petit monument, un intéressant témoignage d’une pratique universelle qui consistait à venir quérir la médiation d’un saint pour obtenir la rémission de pathologies très diverses, pour lesquelles la médecine, aux moyens dérisoires, n’avait aucune solution à proposer. A l’occasion de recherches généalogiques dans des registres paroissiaux, il se trouve parfois des références à des reliques jusque là ignorées dont l’origine peut-être vaticane, mais aussi remonter à un passé totalement opaque. Ces mentions, quelquefois médiévales mais le plus souvent modernes, sont une source précieuse pour qui s’intéresse à l’histoire de la médecine. Saint-Menoux s’inscrit ainsi, et pendant plusieurs siècles, dans une géographie tant sacrée que thérapeutique, que seuls les progrès de la science parviennent à dépasser.
Outre son reliquaire, l’église de Saint-Menoux conserve de beaux chapiteaux romans et quelques restes lapidaires de la même veine. Non loin de Bourbon-l’Archambaud, de la prieurale et du musée de Souvigny, ce lieu peut facilement trouver sa place dans un petit circuit de découverte du patrimoine médiéval du bocage bourbonnais.

 

St-Menoux-sculpture

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9 avril 2011 6 09 /04 /avril /2011 09:47

Stalles-Bommiers-1

 

Visible de loin dans le paysage céréalier de la Champagne berrichonne, l’église de Bommiers, à l’est de Châteauroux, mérite une attention particulière. Déjà ornée d’origine de quelques beaux chapiteaux romans, elle abrite, depuis la démolition du couvent des Minimes pour lequel elles avaient été sculptées, des stalles remarquables.
L’ensemble sculptural, en chêne, date du début du XVIe siècle et fut réalisé sur commande de Jacques de la Trémoille, seigneur du château de Bommiers, dont les ruines sont visibles à quelques minutes de l’église du village.

 

Stalles-Bommiers2-

Prenant de la distance avec la sculpture médiévale, les tableaux, accoudoirs et miséricordes sont plus fortement marqués d’influences Renaissance que d’autres ensembles régionaux, comme celui, presque voisin, de l’ancienne abbaye de Chezal-Benoît, ou de la collégiale de Levroux. Des scènes bibliques, des personnages songeurs, des figures symboliques remplacent à Bommiers les visages grimaçant, les animaux de ferme et les postérieurs dénudés qui abondent dans deux derniers lieux cités. Plus “sages”, les stalles de Bommiers illustrent bien le nouvel univers culturel dans lequel évoluent les princes locaux, sensibles aux retours artistiques des guerres d’Italie.

 

Stalles-Bommiers3-

Très faciles d’accès, ces vestiges méritent un visite, qui peut-être jumelée avec celle de Chezal-Benoît, à quelques kilomètres. L’église semble ouverte sans restriction à la belle saison. Sa découverte est facilitée par le mécénat du Lions Club d’Issoudun, qui a fait imprimer un petit dépliant disponible à l’entrée du sanctuaire. On apprécie en plus particulièrement le fait de ne pas être surveillé avec un regard soupçonneux par la population locale dès qu’on franchit le seuil de l’édifice. Il y a quelques semaines, un peu plus au sud, une “brave” dame m’a suivi et a secoué bruyamment tous les cadenas fermant les troncs, ostensiblement hostile à la présence d’un photographe dans un monument pourtant classé Patrimoine mondial par l’UNESCO, ce qui permet de mesurer la distance qui reste à parcourir pour faire de tout le Berry un espace enfin accueillant...

 

Stalles-Bommiers4-

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2 avril 2011 6 02 /04 /avril /2011 14:55

gisant-Gargilesse-visage

 

Dans un état de conservation remarquable, le gisant du chevalier Guillaume de Naillac est une pièce incontournable du riche patrimoine du sud du département de l’Indre. Conservée dans l’église de Gargilesse, cette dalle funéraire a été réalisée dans la seconde moitié du XIIIe siècle pour sceller la tombe du seigneur du lieu, ancien croisé, décédé en 1266.

 

gisant-Gargilesse-buste

Guillaume n’est pas inconnu de l’histoire régionale. Fils du chevalier Hugues de Naillac, lui même seigneur de Gargilesse, il se reconnaît vassal de Guillaume de Chauvigny, seigneur de Châteauroux en 1229. En 1254, accompagnant son seigneur, il participe à la chevauchée du comte d’Anjou en Hainaut. Ses armes - deux léopards d’argent sur fond d’azur - sont décrites dans l’armorial Bigot. En 1261, avec Pierre, son fils, lui aussi chevalier, il se déclare homme-lige de l’archevêque de Bourges, qui avait des droits sur Gargilesse. D’autres actes mineurs conservés aux archives départementales de l’Indre et du Cher, ont été souscrits à son initiative, ou le citent.
Membre d’une petite féodalité rurale solidement implantée dans le sud du Berry, Guillaume de Naillac a voulu laisser de son séjour terrestre l’image d’un noble de son temps, les pieds posés sur un chien, tête nue et longue chevelure, en robe de chevalier ceinte et fermée par une grande fibule. Son épée, au pommeau crucifère et à la poignée de corde, repose à son coté gauche, dans son fourreau. Une aumônière pend à sa ceinture.

 

gisant-Gargilesse-epee

L’épitaphe en latin n’a pas été sculptée à plat, mais verticalement sur le rebord extérieur de la dalle. Le lapicide, même s’il exécute un travail soigné, fait une faute dans la titulature de Guillaume en le qualifiant de “milles”, ce qui peut indiquer qu’il a obéit à une commande orale ou que celui qui lui a dessiné le modèle n’avait qu’une connaissance approximative du latin.

 

gisant-Gargilesse-epitaphe

Le gisant de Guillaume de Naillac, peut-être la plus belle représentation chevaleresque de tout le Berry, a connu une étrange postérité, en entrant, comme nous l’avions déjà évoqué dans un article précédent, dans les traditions populaires locales. Surnommé saint Greluchon, l’image de l’ancien seigneur du lieu, se vit, à une époque où la médecine n’était encore que balbutiante, reconnaître des pouvoirs de fertilité. Les dames venaient, d’après la légende, pratiquer des rites dont je laisse le détail à l’imagination des lecteurs et lectrices, dans l’espoir de connaître un jour les joies de la maternité. Plus sobrement, les visiteurs jettent aujourd’hui de l’argent au pied de la statue, peut-être animés par les mêmes espoirs?
Toute proche des sites de Crozant, de Cluis et de Saint-Marcel, l’église de Gargilesse doit impérativement figurer sur un programme de découverte du patrimoine médiéval de la région.

 

gisant-Gargilesse-chien

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27 mars 2011 7 27 /03 /mars /2011 10:50

st-Georges-christ

 

A première vue, l’église romane de Saint-Georges-de-Poisieux, dans le sud du Boischaut, est un monument qui se distingue peu des autres églises rurales de la région. Seule sa situation, sur une bosse un peu plus élevée que la moyenne du paysage de bocage qui l’entoure, la fait remarquer de loin. Son ornementation extérieure, très sobre, est beaucoup moins riche que celle du petit prieuré augustin de Soye, situé à quelques pas de là.
L’église de Saint-Georges n’aurait donc, à priori, rien à offrir de nature à mériter un détour pour qui n’est pas spécialiste de l’architecture religieuse si on se contentait d’en faire le tour. Franchi le seuil, le sanctuaire prends une tout autre importance. Une rare voûte en cul de four, d’un modèle certainement identique à celles autrefois décrites au prieuré d’Orsan, soutient le clocher. Une pierre d’autel sculptée avec un soin rare et d’un volume considérable, se remarque dès l’entrée de l’église, mais c’est surtout vers les ouvertures du chevet que se porte l’attention du médiéviste.

 

st-georges-global

L’édifice conserve en effet quatre vitraux XIIIe d’une qualité identique à ceux des verrières de la cathédrale de Bourges, exceptionnels, sinon uniques dans la région. Peu affectés par les agents chimiques atmosphériques, dans une région où la pollution demeure peu sensible, les verres ont conservé une transparence qui n’est certes pas celle des vitraux modernes comme on en voit un peu partout, mais les détails restent plus lisibles qu’à Bourges avant les restaurations. Une scène représentant le patron de l’église, un saint Georges armé, et l’exact ajustement des encadrements aux ouvertures, prouvent leur authenticité et on est en droit de supposer que nous disposons là des derniers vestiges d’une composition plus vaste qui occupait tout l’espace des fenêtres du chevet.

 

st-Georges4

La question que se pose l’historien face à ces objets exceptionnels est de savoir si cette exception est d’origine ou due aux misères des temps. Les vitraux de Saint-Georges-de-Poisieux sont-ils les uniques souvenirs d’une pratique universelle, qui pourrait nous laisse imaginer la majorité des églises médiévales éclairées par des scènes colorées, ou témoignent ils d’une commande particulière auprès d’un atelier de verriers. Seul l’avis d’un historien de l’Art pourrait, si j’ose dire, nous éclairer sur la question. Nous savons, grâce aux archives de l’abbaye de Noirlac notamment, que le bourg était le siège d’une seigneurie vassale de Charenton et que la route principale qui longeait la vallée du Cher passait par ce lieu. Les chevaliers qui tenaient la place avaient les moyens d’orner l’église de leur paroisse, mais ils n’étaient pas les seuls dans ce cas. Il est fort possible que beaucoup d’autres chapelles aient présenté les mêmes qualités artistiques mais que le temps, les dégradations, le vandalisme et la négligence des paroissiens aient fini par effacer ces traces du passés, ou que les vitraux d’origines, devenus opaques, aient été remplacés par des œuvres plus récentes laissant filtrer plus de lumière. Seule une lecture attentive des archives paroissiales modernes pourrait aider à nous faire une idée juste sur la question.

st-Georges2

Il reste que la municipalité de Saint-Georges n’a pas les moyens matériels d’ouvrir en permanence le monument hors temps liturgique ordinaire. Je conseillerai donc aux amateurs de surveiller le programme des Journées du Patrimoine. A la demande de m. Fourre, maire du village et conseiller général du canton de Saulzais-le-Potier, que je tiens à remercier ici pour m’avoir facilité l’accès à l’intérieur de l’église, il est fort possible que j’intervienne sur place en fin d’été 2011, avant les Journées du Patrimoine, pour une brève présentation historique du terroir. L’accès à l’église sera, bien entendu, inscrit au programme de la manifestation.

 

st-Georges3

 

 

St-Georges1

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18 mars 2011 5 18 /03 /mars /2011 15:20

gisant-Neuvy

 

J’ai souvent été victime, comme sans doute certains d’entre vous, en pénétrant dans la rotonde romane de la basilique de Neuvy-Saint-Sépulchre, d’une attirance du regard pour le haut de la structure. Les chapiteaux historiés, les étages de la rotonde inspirée de l’église du Saint-Sépulcre de Jérusalem ou les reliquaires, sur lesquels repose l’essentiel de la notoriété du monument, occultent quelque peu d’autres éléments moins connus de l’édifice.
Ainsi est-il possible de découvrir, dans un espace assez sombre de la rotonde, une belle dalle funéraire polychrome du XIIIe siècle, d’une facture assez inhabituelle.
Les fouilles menées dans le monument auraient révélé sous la dalle l’existence d’un sarcophage contenant sans doute les restes de l’inconnu dont aucun épitaphe ne permet de connaître l’identité ou la fonction.

gisant-Neuvy-tête

L’homme, tête nue, est habillé d’une longue robe d’ ecclésiastique qui tombe jusqu’à ses pieds. Contrairement à la majorité des autres gisants régionaux, le sculpteur ne l’a pas représenté les mains jointes dans un geste de prière. Le bras gauche est replié sur la poitrine, la main posée sur ce qui semble être un livre. Le droit est dans l’alignement du corps, mais l’usure ne permet pas de distinguer clairement si la dextre est nue ou si elle tient quelque chose.

gisant-Neuvy-buste

Les proportions de la statue de Neuvy sont assez déroutantes. La tête du défunt est plus petite que nature, et le reste du corps est comme aplati. Un détail est surprenant: le bras droit du gisant est marqué par plusieurs entailles, dont une plus profonde que les autres. Ces lacunes ne semblent pas avoir été provoquées par une différence de densité de la roche due à la présence de fossiles, ni par des coups malveillants. Leur aspect évoque par contre certains grattages circulaires qu’on relève sur les murs de plusieurs églises régionales. Il n’est pas impossible que la dalle funéraire de Neuvy ait été, à un moment ou un autre, victime de soustraction d’une partie de son volume par des pèlerins, nombreux tout au long des temps médiévaux et modernes, à venir se recueillir dans cet endroit.

gisant-neuvy-détails

Les gisants de religieux, sans être exceptionnels, demeurent toutefois assez rares en Berry. Il m’aurait plu de vous montrer, à titre de comparaison, celui de l’abbé conservé dans la salle des collections médiévales de l’Hospice Saint-Roch d’Issoudun, mais la direction de cet établissement n’a pas daigné m’autoriser à venir en prendre des photographies, ce que je déplore vivement.

 

gisant-Neuvy-complet

 

 


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11 mars 2011 5 11 /03 /mars /2011 18:09

lampier2

 

J’attire votre attention sur un petit monument roman très facile d’accès, situé à quelques centaines de mètres de l’axe Bourges-Montluçon, au cœur du village d’Estivareilles, dans le département de l’Allier. Élevé au centre d’une place qui occupe l’emplacement de l’ancien cimetière de la paroisse, le “lampier” d’Estivareilles est peut-être la dernière lanterne des morts de l’ancien diocèse de Bourges.
Au cours de mes déplacements, il m’est quelquefois arrivé de rencontrer une de ces curieuses colonnes de pierre creuses dont la fonction exacte nous échappe. Toutes se situaient dans les Charentes. Celle d’Estivareilles pourrait être le seul monument de ce type répertorié dans les Pays du Centre. Bien que peu spectaculaire, cette lanterne des morts présente, de part sa rareté, un intérêt certain.
Nous ne savons pas exactement si cette colonne abritait un feu permanent, ou si la flamme était allumée, et pour combien de temps, lors des cérémonies funèbres. L’absence de traces de fumée indique que le feu était certainement produit grâce à une lampe à huile, qui aurait donné le nom populaire de ce petit monument.
Autre particularité curieuse: cette lanterne des morts possède une pierre saillant légèrement à l’extérieur de son diamètre, qui présente des marques de grattages identiques à celles constatées sur de nombreuses églises de la région. Il est impossible de savoir si cette pratique est contemporaine de la construction de la colonne où si elle témoigne de coutumes plus récentes.

lampier3

L’ extrême rareté, voire l’unicité, de ce vestige justifie qu’on s’intéresse à sa présence dans un environnement qui compte peu de témoignages médiévaux propres à intéresser les visiteurs de passage dans la région.
Si certains lecteurs ont des informations sur d’autres lanternes des morts connues dans l’espace berrichon et bourbonnais, ou dans d’autres terroirs limitrophes, leur apport pourrait être précieux pour évaluer l’importance d’un phénomène qui, quoique marginal, enrichit notre perception de l’univers spirituel des populations qui nous ont précédés.

 

Lampier1

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28 février 2011 1 28 /02 /février /2011 17:37

croix-d'Orval

 

Même si je l’avais déjà aperçue lors d’une exposition, il y avait longtemps que je m’étais promis d’aller revoir la croix-reliquaire d’Orval dans l’église où elle a été conservée pendant des siècles. Déposée de longues années dans le secret d’un coffre de banque, pour la soustraire à de malhonnêtes intentions toujours à craindre, la croix est désormais exposée dans une vitrine blindée dans le chœur de la petite église Saint-Hilaire d’Orval. Le lecteur voudra bien me pardonner les inévitables redondances que cet article va générer au sujet d’un objet liturgique sur lequel tout semble avoir déjà été dit.

croix-d'Orval-détail

La croix d’Orval est une splendide réalisation de vermeil prévue pour accueillir, dans un minuscule caisson aménagé derrière les épaules du Christ, une épine de la couronne de la Crucifixion et, à chaque extrémité des branches, des gouttes de lait de la Vierge, derrière ce qui semble être des fenêtres de cristal de roche. D’un style comparable à ce qui se pratiquait au XIIIe siècle, cette pièce d’orfèvrerie aurait été offerte par le roi Louis IX à l’un  de ses vassaux berrichons, Henri de Sully, seigneur de Saint-Amand, Bruère et Orval depuis 1250, date de la mort de Renaud de Montfaucon, disparu sans descendance. La présence de quatre médaillons émaillés représentant les armes de la reine Blanche de Castille, mère de Louis IX, suggère que le reliquaire a été prélevé dans un trésor plus ancien.

Orval-armoiries

Il est difficile de savoir si le petit réceptacle articulé contenant l’épine était là d’origine ou s’il a été monté sous les ordres de Saint Louis après son retour de Constantinople avec la relique de la Vraie couronne d’épines de Jésus, dont il semble avoir soustrait un fragment pour l’envoyer en Berry. Face à la valeur du présent royal (même si la croix est réalisée en argent doré, métal somme toute assez banal pour l’époque) et la rareté de la relique principale (le lait de la Vierge est symbolisé par une poudre minérale), on reste perplexe devant la signification de la présence de cette croix-reliquaire, qui aurait pu faire partie d’un trésor cathédral, dans un terroir d’aussi modeste importance que la paroisse médiévale d’Orval.

croix-d'Orval-relique

L’observation du contexte géopolitique de l’époque permet de replacer ce don dans une perspective encore peu étudiée: l’affrontement entre les monarchies capétienne et Plantagenêt.
Revenons un instant sur la chronologie du don royal. La biographie du roi Louis IX nous apprend qu’il est revenu d’Orient en 1248, chargé de reliques. Renaud de Montfaucon décédant en 1250, la croix n’a pu arriver à Orval qu’entre 1250 et 1270, date de la mort du roi en Afrique du Nord. Les renseignements qu’on possède sur le destinataire sont trop imprécis pour être exploitables. Henri de Sully a eu un fils qui lui a succédé sous le même patronyme, si bien qu’en plus de 80 ans d’archives, on ne peut distinguer les dates de passation de pouvoir entre le père et le fils. Dans l’état actuel des sources, il y a peu à attendre de ce coté. Intéressons nous donc à la nature du don. Saint Louis fait déposer en Berry une très rare relique dont la valeur pour les contemporains est immense. Dans une région où les reliquaires abritent essentiellement des fragments osseux attribués à des saints d’envergure limitée, la présence d’un objet aussi prestigieux qu’une épine de la couronne du Christ donne au lieu de culte qui la possède un rayonnement inégalable. Inégalable, certes, mais à condition de ne pas souffrir de la concurrence d’une paroisse proche qui posséderait des reliques de même valeur. Or, et il semble que personne n’ai jamais tenté de rapprocher les deux événements, une autre translation de reliques a lieu en Berry dans la même tranche chronologique.
En 1257, le cardinal Eudes de Châteauroux dépose dans la basilique de Neuvy-Saint-Sépulchre un fragment du sépulcre et trois gouttes de sang du Christ, qui donnent immédiatement à ce sanctuaire un prestige considérable. Les pèlerins y affluent et aujourd’hui encore les reliques y jouissent d’une ferveur particulière.
Si on replace Neuvy sur une carte politique du XIIIe siècle, on observe que la petite cité appartient au territoire de l’ancienne seigneurie de Déols, devenue propriété d’une branche de la famille de Chauvigny, vassale d’Aquitaine et donc du roi anglais Henri III Plantagenêt, grand rival du roi Saint Louis.
Difficile de ne pas remarquer la coïncidence. Neuvy-Saint-Sépulchre, située le long d’une voie importante, fief d’un vassal du roi d’Angleterre, accueille des reliques uniques dans la région. Orval, nœud routier majeur sur la route entre Paris et l’Auvergne, qui coupe les routes vers le Nivernais et le Poitou, lieu d’échanges et de commerce, nouveau fief d’une famille rendant hommage à la royauté capétienne, devient dépositaire d’une relique de même valeur que celles exposées à Neuvy.
Il ne s’agit, et je tiens à insister sur ce point, que d’une hypothèse de travail, mais il est tout à fait probable que le roi de France ait tenté, avec un succès difficile à évaluer pour l’époque, de saper une des bases du pouvoir de son adversaire Plantagenêt en Berry, en plaçant Orval et son seigneur Henri de Sully à l’avant-garde d’une offensive destinée à affaiblir son rival anglais.
Qu’il me soit permis ici de remercier m. Patrick Trompeau, maire d’Orval et toute l’équipe du secrétariat de mairie, qui m’ont permis d’accéder au reliquaire en dehors des périodes d’ouverture de l’église. Les prochaines journées du Patrimoine me semblent une excellente opportunité pour venir découvrir cette rareté.
L’épaisseur du blindage du vitrage qui protège la croix est à l’origine de la faible qualité des photos qui illustrent cette page.

 

orval-général

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24 février 2011 4 24 /02 /février /2011 09:22

femmes-1

 

Il y a un certain nombre d’années, alors que je n’étais que débutant dans la carrière d’historien, j’avais cru remarquer une fréquence anormale de dons consentis par des femmes à la petite abbaye cistercienne féminine de Bussière. Anormale, car supérieure à la moyenne de ce que des femmes, disposant librement de leur patrimoine, ont pu accorder aux monastères masculins implantés dans la même région, d’où une interrogation légitime: les femmes aisées ressentaient-elles plus d’empathie pour leur sœurs portant le voile que pour les hommes retirés dans les monastères?
Le chartrier de l’abbaye cistercienne de Fontmorigny contient deux testaments datés du XIIIe siècle dont le contenu semble appuyer cette thèse.
Déjà étudiées sur ce blog, les dernières volontés de Mathilde, dame de Charenton et épouse du seigneur Renaud de Montfaucon, rédigées en 1243, contiennent une liste de neuf abbayes que l’héritière de la seigneurie de Charenton couche sur son testament. Parmi celles ci, cinq accueillent des femmes, proportion beaucoup plus élevée que ce qu’on observe dans le legs post-mortem de son époux.
Beaucoup plus intéressant est la charte souscrite en 1245 par Aliénor, dame de Beaujeu, seigneurie proche de Sancerre. Si cette femme destine une somme de cent livres à l’abbaye masculine de Fontmorigny, soit beaucoup plus que la moyenne des dons consentis à d’autres communautés monastiques, c’est parce qu’elle entend bien y reposer après son décès, et pour achever le chantier du dortoir du monastère, entrepris grâce à une donation de sa propre mère. Peu d’autres abbayes et prieurés d’hommes profitent de ses largesses: Saint-Satur, Chalivoy et Loroy, en Berry, ainsi que le prieuré de Lepeau, en Nivernais sont parmi les rares établissements des environs à figurer sur la liste des bénéficiaires. Aliénor, comme beaucoup d’autres bienfaiteurs, s’applique à faire profiter de sa générosité les monastères géographiquement les plus proches du Sancerrois. Cette préférence somme toute logique -ces couvents étaient peuplés des fils des familles vassales ou alliées de la seigneurie de Sens-Beaujeu- n’est pas la seule logique sur laquelle la dame s’appuie pour établir les clauses de son testament. Les abbayes féminines berrichonnes et bourguignonnes sont traitées avec une attention toute particulière. Si les moniales de La Ferté et de Saint-Hippolyte de Bourges, établies sur des domaines proches de la région de Sancerre, sont dotées à la même hauteur que les abbayes d’hommes, Fontmorigny exceptée, d’autres sœurs fixées dans des terroirs et des aires culturelles assez différents du haut-Berry apparaissent comme bénéficiaires des dons d’Aliénor. Dans un rayon supérieur à 100 kms du centre de ses domaine, la dame de Beaujeu pense aux bénédictines de Charenton, aux fontevristes d’Orsan et au cisterciennes de Bussière, les plus éloignées.
On remarque que les autres cisterciennes berrichonnes, rassemblées dans l’abbaye de Beauvoir, près de Mehun-sur-Yèvre, ne figurent pas sur la liste. La fondation de leur monastère, très récente, n’a peut-être pas permis de leur donner une notoriété suffisante auprès de la noblesse régionale.
Sensiblement à la même distance, mais en Bourgogne cette fois, Aliénor fait l’aumône à l’abbaye des Îles-d’Auxerre, et, fait tout à fait remarquable, car ce type d’institution n’existe pas dans le diocèse de Bourges, elle dote dans la même ville l’hôpital des filles-Dieu, lieu de soins et de prière dévoué au sort des anciennes prostituées repenties, venues chercher en ses murs le salut de leur corps et de leur âme.
Très significative aussi, cette somme de cent livres, identique à ce que reçoit Fontmorigny, engagée pour doter les filles pauvres, sans précision de l’aire géographique dans laquelle seront dispensées ces largesses.
Moniales, filles du peuple, filles perdues, Aliénor n’oublie pas, dans ses dernières volontés, les femmes qui vont lui survivre. La solidarité féminine n’est pas un vain mot au temps du Berry féodal.

femmes-2

 

Ce billet est tout particulièrement dédié aux rédactrices et lectrices du forum “Femmes en Berry”, en remerciement de leur soutien.

 

le forum Femmes en Berry

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13 février 2011 7 13 /02 /février /2011 09:04

Ranchier Sainte Chapelle

 

Au nombre des merveilles rassemblées dans la Sainte Chapelle de Bourges par le duc Jean de Berry trônait le trophée d’un cerf monstrueux, vieux de trois cents ans, tué lors d’une chasse par le duc en personne. Plutôt que de naturaliser la dépouille de l’animal, le prince fit prélever les bois, décrits comme larges et plats comme ceux d’un daim, et commanda à un sculpteur une immense statue de bois, portant sur un écu les armes du Berry, sur laquelle furent fixées les cornes de l’animal. Pour renforcer la majesté de l’ensemble, le ranchier ainsi reconstitué fut juché sur un socle, où on put l’admirer à l’entrée du sanctuaire, au même titre que les ossements du géant Birat, issu d’un squelette de mammouth, et qu’un crocodile cavernicole prétendu hôte des fontaines souterraines de Bourges. L’authenticité de ce bestiaire fabuleux semblait incontestable aux yeux des croyants et des visiteurs qui venaient contempler l’intérieur de la Sainte Chapelle.
Quel pouvait bien être la bête que tua Jean de Berry pour lui prendre ses bois? Pas un cerf, même énorme, c’est certain, car on ne sut le nommer autrement que par le terme de ranchier, habituellement employé en héraldique pour désigner les silhouettes de cerfs présentes sur certaines armoiries. L’animal n’était donc pas endémique dans les forêts des domaines du duc. La forme des bois, et leur ressemblance avec ceux des daims, fait immédiatement songer à un élan. Certains individus mâles atteignent une taille et un volume corporel incomparablement plus élevés que ceux d’un cerf ordinaire, ce qui justifierait assez bien l’estimation de l’âge de la prise à trois cents ans. Or, si des élans ont pu errer dans les grandes forêts d’Occident jusqu’à la période antique et le haut Moyen-âge, la chasse et les grands défrichements ne leur avaient depuis très longtemps laissé aucune chance de survie.
Il reste trois hypothèses, dont la plus simple pour expliquer l’existence de ce ranchier serait une hâblerie de Jean de Berry, qui se serait procuré le trophée quelque part dans le Nord de l’Europe, et se serait attribué la gloire de sa chasse. Les os du mammouth devenu le géant Birat sont bien venus du Dauphiné, une paire de bois d’élan, beaucoup plus légers, peuvent avoir circulé par terre ou par bateau sur une bien plus longue distance.
Une deuxième piste, plus difficile à soutenir, conduirait le duc a avoir lui même voyagé pour aller chasser un élan quelques part en Europe orientale ou septentrionale. Rien, à ma connaissance, dans la biographie de cet homme, ne le laisse supposer, mais je ne suis pas spécialiste de la période, et l’avis de lecteurs éclairés sur ce point pourrait être très utile.
La troisième manière d’aborder le problème serait d’envisager le voyage d’un élan à travers l’Europe jusqu’aux propriétés du duc de Berry. Lâché sur place, l’animal aurait très bien pu être chassé et tué par fondateur de la Sainte Chapelle. Les naturalistes estiment, preuves concrètes à l’appui, que les élans peuvent être apprivoisés et même utilisés comme monture. Un individu peut très bien avoir été capturé sur commande du duc et avoir été amené depuis l’espace balte en quelques semaines. Techniquement, ce convoi était beaucoup plus facile à déplacer que ceux qui commençaient à peupler les ménageries princières d’animaux africains à la même époque.
Infortuné animal, pour lequel le non chasseur que je suis a une pensée attristée, mais qui fit, indirectement, l’admiration de milliers de berrichons et d’étrangers au pays, jusqu’à ce que la ruine de l’édifice qui abritait son simulacre finisse par l’abandonner aux vers ou à l’incendie. Curieux clin d’œil du Destin, c’est aujourd’hui encore un élan qui accueille les visiteurs du muséum d’Histoire naturelle de Bourges, ouvert à quelques pas du site où s’élevait la Sainte Chapelle, et dont la photo, retouchée, m’a fourni de quoi illustrer artificiellement ces lignes.


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6 février 2011 7 06 /02 /février /2011 09:59

Drevant-façade-prieuré

 

Jean Tricard, professeur d’Histoire médiévale à l’Université d’Orléans, et un de mes maîtres en la matière, employait souvent, face à ses étudiants, l’expression “tordre le cou aux idées reçues”.
S’il y en a une qui a la peau dure, c’est bien celle qui donne aux romains et au premier d’entre eux, le grand Jules César, la paternité de tout ce qui peut ressembler  dans nos campagnes à des fortifications primitives, classées d’autorité par la sagesse populaire dans la catégorie des “camps romains”, avec des conséquences parfois amusantes, comme ce comité des fêtes d’un petit village de la région qui prévoit la réalisation d’un char fleuri pour le comice agricole de son canton sur le thème “le camp des légionnaires”, vestige d’une fortification du XIIIe siècle!
De Sancerre à Sidiailles, nombreuses sont les réalisations  que l’on prête aux romains. Dès 1566, l’historien Jean Chaumeau disait du château du Châtelet: “ (...) et une autre tour ronde fort haute et espesse, que les habitans diens avoir este construite et edifiée au temp de Jules Cesar”. La forteresse de Sancerre (Saint-César) aurait été fondée par le vainqueur du peuple biturige. La motte castrale d’Epineuil-le-Fleuriel est baptisée “tumulus” sur les cartes IGN et plusieurs sites fortifiés fossoyés, anciens châtelets ou maisons-fortes sont qualifiés de camps romains (Ineuil, Vitray, Sidiailles, Saint-Augustin...). Le grand éperon barré néolithique et protohistorique de la Groutte, est baptisé “Camp de César”, ce qui est compréhensible vue la proximité des ruines antiques de Drevant.
A quand remonte cette confusion entre les deux époque? Les savants de la Renaissance sont sans doute les premiers à avoir associé les anciennes places-fortes qu’ils découvraient avec une civilisation qu’ils admiraient. Pétris de culture antique, ces intellectuels voyaient la période qui les avait précédé avec une aveuglante subjectivité, attribuant à leurs modèles romains les réalisations des hommes d’un Moyen-âge qui leur semblaient un retour à la barbarie.
Plus récemment, et plus ou moins pour les même raisons, les érudits sont souvent tombés dans le même piège. Mal connu et surtout mal enseigné, le Moyen-âge n’est pas estimé à sa juste mesure. Dans une société d’ordre et de discipline, le général romain et ses légionnaires sont une valeur rassurante. Il n’est pas étonnant qu’on les imagine occupant des camps retranchés entourés de fossés à l’époque de la Guerre des Gaules.
On m’a souvent opposé l’argument suivant: comment se fait-il, si ce n’est pas romain, qu’on trouve des tuiles, céramiques et moellons antiques sur place (Sidiailles, Boiroux)? Deux raisons expliquent cet apparent paradoxe. Comme la ligne de chemin de fer Paris-Montluçon et l’autoroute A71 suivent le tracé de l’ancienne voie antique Bourges-Néris, certains sites offrent les mêmes avantages quelques soient les périodes auxquelles il est occupé. Une position facile à défendre, une grosse fontaine rendent les mêmes services que l’on vive au Bas-empire ou à la période carolingienne.
Les sites antiques, dont très peu conservent aujourd’hui des vestiges hors sols, étaient pour les hommes médiévaux, des lieux d’habitation possibles dans certains cas, et surtout de riches carrières de matériaux faciles à récupérer selon les besoins. Même si cet exemple est assez marginal, la château de Drevant (un donjon carré élevé dans l’amphithéâtre gallo-romain) fut le produit du recyclage des pierres équarries presque un millénaire auparavant.
Il est donc juste de rendre à César ce qui est à César. Archéologues et historiens travaillent pour que la chronologie ne soit plus traitée à la manière de la bande dessinée ou du péplum. Le reste n’est que folklore.



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