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5 avril 2010 1 05 /04 /avril /2010 12:28

 

pelerin-ensemble

 

Une fois passés les troubles de la Guerre de 100 ans, le Berry, retrouvant à la fois  sécurité et stabilité politique, connut une phase de prospérité économique. Si ce mouvement est particulièrement affirmé dans une ville comme Bourges grâce à la personnalité emblématique de Jacques Cœur, nous rencontrons, dans de plus modestes proportions, un homme qui symbolise à Saint-Amand-Montrond le renouveau du commerce local, Pierre Pèlerin.

Pierre Pèlerin a laissé assez peu de traces de son activité dans la documentation jusqu’à présent exploitée, mais cet homme se distingue par la commande qu’il passa d’un extraordinaire gisant qui fut longtemps visible dans l’église des Carmes de Saint-Amand jusqu’à ce qu’après quelques pérégrinations mal connues, il trouve une place privilégiée dans les collections du Musée Saint-Vic.

Dans la région, les gisants sont rares, et représentent en général des chevaliers, des prélats, ou des saints. Celui de Pierre Pèlerin, bourgeois, n’en est que plus exceptionnel.

Exceptionnel, mais aussi très instructif pour résoudre certaines lacunes que les textes de l’époque n’ont pas encore réussi à combler.

Pierre Pèlerin fut inhumé dans l’enceinte du couvent des Carmes qu’il avait contribué, par sa générosité, à établir dans le tissu urbain saint-Amandois, ce qui lui donnait droit, en tant que bienfaiteur, à reposer dans les bâtiments conventuels. La statue qui le représente fut dégradée à la Révolution, mais les iconoclastes ne s’acharnèrent pas sur lui, se contentant de marteler son visage et de mutiler les deux chiens sur lesquels reposent ses pieds.

 

pelerin-chien

Pierre Pèlerin fit le choix de se faire représenter en habit de pèlerin de Saint-Jacques-de-Compostelle. Portant un manteau de voyageur par dessus une chemise de toile à lacet, le marchand saint-Amandois tient à la main droite un bourdon de pèlerin et porte à sa gauche une besace marquée de la coquille saint-Jacques. Cette présentation ne peut relever que du simple jeu de mots sur son nom. L’homme a certainement fait le voyage jusqu’en Galice, et on ne peut écarter l’hypothèse qu’il ait abandonné à son retour son ancien nom de famille pour adopter, par humilité, ou par fierté, un surnom en rapport avec son pèlerinage. 

Un détail est à retenir sur son costume: le manteau, comme on le voit bien sur le col et aux manches, est en fourrure, ce qui donne peut-être l’indication de la nature de son commerce. Le négoce des peaux et de la fourrure étant très lucratif -la famille Cœur, à Bourges, en étant une des meilleures illustrations, il est tout à fait possible que Pierre Pèlerin ait établi sa fortune sur la vente d’une telle marchandise. Dans des rivières comme le Cher, la Loire et l’Allier, comme sur de nombreux petits cours d’eau, le castor abondait naguère et il n’avait peut-être pas encore été exterminé dans la seconde moitié du XVe siècle dans la région.

 

pelerin-vetement

Deux autres éléments méritent d’être considérés avec attention. Sur le dais porté par deux anges au dessus de la tête du défunt sont gravées des armoiries, trois coquilles saint-Jacques percées de dagues, et le gisant a les pieds qui reposent sur des chiens couchés. Tout porte à croire que, comme Jacques Cœur quelques années plus tôt -et on ne peut pas ne pas remarque la récurrence de la coquille dans les armoiries des deux marchands- Pierre Pèlerin avait été anobli. Si la présence d’armoiries ne désigne pas obligatoirement leur propriétaire comme noble, le symbole des deux chiens couchés est assez clair pour dissiper toute ambiguïté sur la question. Vieille attitude chevaleresque héritée d’un Moyen-âge encore tout proche, Pèlerin délivre au delà de sa mort les codes de son temps. Il est d’ailleurs intéressant de souligner que ce sont justement les chiens qui ont le plus souffert du marteau des révolutionnaires.

 

pelerin-armoiries

Qui était vraiment Pierre Pèlerin? Malgré ce XVe siècle finissant qu’on classe chronologiquement dans la Renaissance, c’est un homme chez qui  on observe une profonde culture médiévale. Héritier de ces premiers bourgeois qui, dès le début du XIIIe siècle avaient doté l’hôtel-Dieu de Saint-Amand et les cisterciens de Noirlac, il veut sauver son âme, par l’offrande, et par le pèlerinage. Il s’appauvrit au bénéfice des Carmes, au point que nul ne saurait désigner aujourd’hui l’emplacement de son hôtel saint-Amandois. En choisissant les Carmes, Pèlerin se tourne vers un ordre monastique urbain, plus proche des aspirations des gens des villes que les vieilles abbayes rurales qui périclitent lentement depuis le XIIIe siècle. Ce dynamisme est pour lui l’assurance de la lecture de messes pour le remède de son âme jusqu’à la “consummation des siècles”.

Pierre Pèlerin est aussi dépositaire d’une culture bourgeoise complexée par ses origines populaires, qui copie les codes de la noblesse sans en avoir les traditions. La présence d’un blason, l’attitude noble du gisant et le gisant en lui-même nous rappellent à la subtile réalité d’une société marchande qui s’enrichit et qui entend bien occuper une place à part entière dans la Cité de son temps, quitte à consacrer sa fortune à l’achat de quartiers de noblesse et dans des donations au clergé pour pouvoir y parvenir pleinement. Les ressemblances avec Jacques Cœur sont trop troublantes pour être fortuites et appelleraient une étude beaucoup plus approfondie que cette courte présentation.

 

pelerin-besace

 

 

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Published by Olivier Trotignon - dans économie
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commentaires

Rozier françois 05/04/2014 07:18


sur la photo n°2 de votre article, ce ne sont pas des dagues qui traversent la coquille, c'est le bourdon (baton du pelerin) qui est representé ici.


il existe une enseigne de pelerin qui est exactement de ce type.

Olivier Trotignon 05/04/2014 08:32



Merci de cette précision.



Sirius 07/04/2010 13:16



Que suis-je bête de ne pas y avoir pensé plus tôt!



Olivier Trotignon 07/04/2010 15:29







sirius 07/04/2010 09:03



Très intéressant, d'autant plus que je suis en ce moment en train de lire une biographie de Jacques Coeur. A mon souvenir, ce dernier n'a pas fait le pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle;
d'où lui venaient alors "ses" coquilles?


Pierre Pèlerin, s'il était marchand, semblait avoir eu ses ambitions commerciales tempérées par le souci du salut de son âme, préoccupation que les gens de cette époque prenaient très au sérieux!



Olivier Trotignon 07/04/2010 12:50



Il s'agit d'armoiries illustrées: comme "mes" Barbarin et leur tête barbue, la coquille saint-Jacques répondait à Jacques et le cœur à Cœur.


 



Nathalie PASQUIER 06/04/2010 13:50



Un pelletier peut-être pèlerin comme Saint Roch et son chien patron des fourreurs et des pèlerins. On ne risque rien à pousser la métaphore quand on connaît la valeur symbolique des détails, les
différents sens de leur interprétation s'additionnent, plus qu'ils ne se repoussent bien des fois. Nathalie



Olivier Trotignon 06/04/2010 16:41



Merci pour ce complément, je n'avais pas pensé à ça en observant la statue. 


Je cherche des informations sur un beau gisant chevaleresque dans une petite église (Saint-Aubin, me semble t-il) proche de Chezal-Benoît. Un de mes contacts m'en a parlé il y a quelques années
et j'aimerais bien pouvoir le comparer avec des tombes plus accessibles.


Bonne journée,


O.T.



Bé@ 05/04/2010 17:23



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