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26 janvier 2013 6 26 /01 /janvier /2013 11:30

église-incendiée

 

Il y a mille et une manières d’aborder cette période d’une grande richesse historique que fut la guerre de 100 ans. J’ai choisi de tester une source documentaire particulière, sur une durée limitée, pour évaluer les conséquences du début du conflit pour la population et l’économie régionale.
Quand j’étais étudiant en maîtrise à Tours, notre directeur de mémoire, le professeur Bernard Chevalier et son équipe universitaire, avait entrepris une tâche ambitieuse et passionnante: faire dépouiller par les étudiants en histoire médiévale les registres judiciaires du Parlement de Paris pour l’actuelle région Centre. La consigne était alors de lire des microfilms, d’isoler les actes intéressants et de les résumer. L’immense majorité de la collecte concernait des lettres de rémission, ces actes délivrés par la chancellerie royale permettant, contre argent, d’arrêter la machine judiciaire contre des criminels qui avouaient le détail de leurs fautes. La lettre de rémission n’était pas une absolution, juste une suspension définitive des procédures. Elle permettait aux anciens criminels de vivre librement, au roi d’améliorer l’état de ses finances et désormais sert aux historiens de mine d’informations.
Une précision: le Droit de l’époque était le reflet de son temps. Notre morale peut être heurtée par certaines affaires. Le patriotisme, la légitime défense ou le service de la Nation sont des concepts ignorés ou presque au Moyen-âge. Méfions nous, comme toujours, des jugements de valeur anachroniques.
La masse de documents collectés par les étudiants de Bernard Chevalier est proprement énorme. Je me suis contenté de les observer dans les 15 ou 20 années qui ont suivi l’expédition du Prince de Galles en Berry et la défaite de Poitiers. Pour la chronologie des événements et l’analyse du phénomène dans sa globalité, beaucoup de confrères ont écrit des lignes nettement plus documentées que ce qui suit, qui n’a pas la prétention d’être exhaustif
L’irruption de la guerre dans le quotidien des Berrichons n’a pas plongé la région dans l’anarchie, juste dans des désordres géographiquement limités. On le sait: les lettres de rémissions ne portent pas la parole des victimes, mais celle des bourreaux, et des populations ont subi des atrocités sur lesquelles la justice est muette. Néanmoins, on relève une fréquence d’actes dans des secteurs géographiques bien particuliers qui témoignent d’une forte activités des bandes qui ont sévit au sud de la Loire.
Globalement, le Berry a moins souffert que la Touraine, la vallée de la Loire, l’Orléannais et la Beauce. Les troupes étrangères, ou placées sous la bannière anglaise ont pris Aubigny-sur-Nère, la basse-cour du château de Valençay, Saint-Chartier, Châteaumeillant, Levroux, Le Blanc... De là sont organisées des expéditions de prédation, mais aussi du commerce régulier. On voit les Anglais voler du bétail, des chevaux, rançonner des habitants mais aussi vendre du cuir à Aubigny. Certains capitaines prennent la place des seigneurs légitimes, tel le célèbre Arnaud de Cervolles qui se déclare seigneur de Châteaumeillant. On suppose donc qu’ils prélèvent les droits et taxes, ce qui ne doit pas changer grand chose pour les habitants des fiefs soumis à l’impôt. Les dégâts qu’ils provoquent sont difficiles à évaluer. Léré est brûlé, les archives de l’abbaye de Massay détruites, la champagne berrichonne est dévastée. Les habitants de Dun-le-Roi se réfugient dans le château, trois moulins sur l’Yèvre sont détruits devant Bourges, qui entreprend des travaux de renforcement de ses défenses: les habitants obtiennent en 1359 le droit de pêche dans les fossés nouvellement creusés. En prévision des attaques, le prévôts de Concressault évalue ses forces et passe ses hommes en revue. Jean Rigaud, équipé en tenue de guerre, revient de ce rassemblement et se fait moquer de lui par un voisin.
La noblesse locale n’a pas d’attitude univoque. Certains féodaux meurent, ou sont fait prisonniers à Poitiers. Des chevaliers obéissent au roi de France et prélèvent des vivres dans la campagne pour approvisionner les citadelles Valois avec une zèle qui provoque des désordres: le chevalier Guillaume des Barres est attaqué près de Sancoins par une troupe de paysans mécontents (4 sont tués) et capture un convoi de vivres et de vêtements qu’il croyait destiné aux Anglais, ce qui provoque des plaintes devant la justice. D’autres servent l’Anglais, lui procurent vivres et assistance stratégique, commettent des crimes de guerre en son nom. Leurs biens sont confisqués par le roi de France qui distribue les bénéfices à ses chevaliers fidèles, en récompense de leur soutien.
On sait peu de choses sur la paysannerie à cette époque. Elle subit, et agit rarement, sauf pour venger des crimes ou son déshonneur. Un homme tue sa femme pour l’avoir quitté trois fois pour aller vivre avec les Bretons de Buzençais.  La noyade est, si j’ose dire, à la mode. On trouve quelques cas d’Anglais ou de pillards apparentés noyés dans des étangs ou des rivières, en représailles. Elle doit payer les rançons des seigneurs otages depuis le désastre de Poitiers, supporter le pillage de ses troupeaux,  le viol de ses filles et les rafles de supplétifs. Plusieurs jeunes, ou anciens jeunes gens racontent avoir été forcés de suivre les Anglais, routiers ou Bretons pour les servir et les accompagner dans leurs raids, parfois jusqu’en Bretagne ou en Auvergne. Il est difficile de savoir si les déclarants sont sincères ou s’ils ont suivi de leur plein gré les hommes d’armes, attirés par un mode de vie pour le moins aventureux. L’ennemi n’est pas seul à recruter des auxiliaires locaux: les Français pratiquent aussi ces enrôlements douteux.
Si on ajoute à toutes ces misères les crimes ordinaires, la circulation de fausse monnaie et les cas de peste, on admettra que la vie en Berry dans les années 1356-1370 nécessitait un certain courage au quotidien.

 

Les pays de la Loire moyenne dans le Trésor des chartes - Berry, Blésois, Chartrain, Orléanais, Touraine - 1350-1502, (Archives nationales, JJ 80-235), édité par Bernard Chevalier, 1993

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Published by Olivier Trotignon - dans politique-société civile
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J-C Bourdin 27/01/2013 19:14


Je viens de lire 'le duc Jean de Berry, frère de roi" de Pierre Duhamel, et j'ai été frappé par l'importance de ces "routiers" et anglais qui pillent ou rançonnent les campagnes. Également les
mercenaires qui deviennent routiers entre 2 conflits. Il est difficile d'imaginer les conditions de vie et les moeurs de cette époque. Il faudra attendre 1479, et la création du 1 er RI, (plus
ancien régiment de France et de la chrétienté, excusez du peu ...) pour un début d'armée permanente ? qui préfigure les armées d'aujourd'hui ?

sirius 26/01/2013 14:37


Venant de lire l'ouvrage " La Justice dans la France Médiévale" (éditions Armand Colin), j'ai en effet appris beaucoup de choses surprenantes sur les valeurs en vigueur à cette époque!

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Les demandes de renseignements sur mes activités annexes (conférences, contacts avec la presse, vente d'ânes Grand Noir du Berry...) seront donc les seules auxquelles je répondrai en privé.
Je profite de cette correction pour signaler qu'à l'exception des reproductions d'anciennes cartes postales, tombées dans le domaine public ou de quelques logos empruntés pour remercier certains médias de leur intérêt pour mes recherches, toutes les photos illustrant pages et articles ont été prises et retravaillées par mes soins et que tout emprunt pour illustrer un site ou un blog devra être au préalable justifié par une demande écrite.