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24 août 2010 2 24 /08 /août /2010 07:44

noyé

A la fin du XIIe siècle, la seigneurie de Charenton, dans le sud du département du Cher, vécut un événement qui bouleversa en profondeur les structures du pouvoir qui l'animait. Son dernier héritier masculin légitime, Ebe, disparut dans des conditions encore mal élucidées.
Les traces de l'existence de ce garçon sont rares, mais permettent quand même de le replacer dans la généalogie de la famille fondatrice de ce fief frontalier du Nivernais, du Berry et du Bourbonnais. Petit-fils du seigneur Ebe qui épousa vers 1140 une fille du seigneur de Bourbon et qui permit par ses largesses la construction de l'abbaye de Noirlac, il est nommé Ebe, comme son père, son grand-père et tous ses ancêtres depuis le début du XIe siècle. Il était encore certainement enfant lorsque son père décida de prendre la route de la Terre Sainte en compagnie de plusieurs autres féodaux berrichons. Le seigneur Ebe dit adieu à ses proches et ses domaines en 1189, assuré qu'en cas de malheur au cours de la Croisade, son fils assurerait sa succession à la tête de la seigneurie. Ce voyage fut sans retour car, dix années après son départ, un acte de la supérieure de l'abbaye cistercienne de Bussière, qu'il avait contribué à fonder, constate sa disparition. Selon la coutume du temps, sitôt la mort de son père annoncée, le jeune Ebe aurait dû devenir seigneur à son tour, si un destin funeste ne s'était pas abattu sur la jeune personne. Une enquête documentaire à partir de sources postérieures peut aider à comprendre les conditions dans lesquelles survint le décès prématuré du jeune homme.
Les rares pièces le concernant proviennent essentiellement de l'abbaye de Noirlac. La première trace concrète de l'existence du jeune Ebe est sa pierre tombale, ornée d'un gisant et d'une épitaphe, longtemps visible à l'entrée de l'abbatiale de Noirlac. Ebe y était représenté sous les traits d'un adolescent et, contrairement à la légende lisible sur la tombe de son grand-père, creusée à quelques pas de la sienne, il n'est nulle part fait mention de la dignité seigneuriale. Ebe n'avait pas encore été nommé dominus à l'heure de son trépas, preuve que celui-ci s'était produit avant l'annonce de la mort de son père en croisade. Cette disparition prématurée ne lui a pas non plus laissé le temps de se marier, car on ne lui connaît ni épouse ni descendance.
A peu près à l'époque où il était encore possible de lire les inscriptions sur les anciens tombeaux de Noirlac courait encore une légende, transmise sans doute oralement dans l'abbaye depuis la fin du XIIe siècle. On sait que dans toutes les abbayes régionales les moines étaient très attachés à la mémoire des fondateurs de leurs couvents, ne serait-ce que pour que soient respectés et confirmés les très anciens privilèges accordés aux monastères dès les temps médiévaux. Que les derniers frères vivant à Noirlac au XVIIe siècle aient préservé une tradition orale vieille de plusieurs siècles n'a rien d'extravagant. L'histoire qui s'y racontait faisait allusion à la mort du jeune héritier des seigneurs de Charenton. Ainsi Ebe se serait noyé non loin de l'abbaye en traversant un bras du Cher appelé les "Eaux mortes". Les érudits locaux n'ont pas peiné à identifier l'emplacement présumé de l'accident. Dans le secteur de Noirlac, le Cher, bientôt rejoint par son affluent la Marmande, coule dans une vallée large où la pente est très faible. La rivière y fait d'amples méandres qui isolent d'anciens bras souvent asséchés faute d'étiage mais qui peuvent abriter des mares d'eau stagnante alimentées par la nappe phréatique ou l'apport ponctuel des crues. Ces mares sont encore présentes sur place et servent d'abreuvoirs au bétail parqué dans des parcelles qui ne communiquent pas directement avec la rivière. La tentation a donc été forte d'y voir le lieu de la noyade du garçon. Connaissant assez bien l'endroit, et sans présumer que les bras morts actuels s'étirent sur le même emplacement que ceux du Moyen-âge, on remarque que les pièces d'eau sont le plus souvent de taille réduite, de faible profondeur et ne subissent aucun effet de courant. Même s'il est hélas évident que de nombreux accidents mortels se produisent dans des circonstances que la simple logique n'aurait jamais permises, les Eaux-mortes ne sont pas le seul endroit qui peut avoir été le théâtre de la fin tragique du jeune Ebe. Un autre lieu et un scénario complètement différents, peuvent être avancés.
Il est assez curieux que personne n'ai jamais fait le lien entre le terme "Eaux-mortes" et la forteresse d'Aiguemorte, près de Châteauneuf-sur-Cher. Ce petit château, construit dans la basse vallée du Cher, fossilise dans son nom un toponyme d'origine occitane remontant à la période où cette partie du Berry était rattaché à la zone d'influence des langues du Sud. Eau morte et aigue morte sont parfaitement synonymes. Aiguemorte, politiquement, se situait dans le domaine de la seigneurie de Châteauneuf, dépendante à la fin du XIIe de la maison d'Issoudun, frontalière et rivale de Charenton. S'il n'est pas permis de se livrer à un exercice d'histoire-fiction, il n'est pas complètement exclu que la forteresse d'Aiguemorte ait été le témoin d'une échauffourée entre deux bandes de féodaux adversaires, comme notre documentation nous en révèle l'existence pendant toute la période féodale, impliquant souvent de jeunes seigneurs ravis d'en découdre avec des gens de leur condition, mais maltraitant aussi au passage des prêtres et des moines.

aiguemorte

La possibilité que le jeune Ebe, encore adolescent mais parfaitement capable de manier l'épée ou la lance, ait pu être mortellement blessé à la frontière de ses futurs domaines, est un scénario qui peut venir compléter celui de la noyade dans les eaux croupies des méandres du Cher. Dans les deux cas, la toponymie conforte ces modèles.

 


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Published by Olivier Trotignon - dans histoire locale
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Olivier P. 12/11/2010 18:58



C'est malheureusement le cas avec les familles dont la lignée s'éteint avant le XIIe. J'avais espéré comme un peu comme le père est parti aux croisades que ses armes pouvaient être connues. Est
ce la même chose pour Renaud de Montfaucon qui epousa Dame Mathilde de Charenton?


J'ai le même problème avec la famille qui possédait Huriel. Humbaud d'Hurec, d'Huriel  est connu de 1180 à sa mort en 1220, mais sans descendance masculine, sa fille (Agnès?) épouse un Ebbe
de Déols. Je n'ai trouvé aucun piste pour l'instant.


Olivier P.



Olivier Trotignon 12/11/2010 19:23



Pour Renaud de Montfaucon, c'est une situation identique à celle de Charenton. Aucun blason n'est connu non plus pour les Huriel.


Il m'est difficile d'écrire sur ce sujet qui est un des centres de mon doctorat, tant que celui-ci n'est pas publié et les annexes déposées. La seule chose qui soit "avouable", c'est que ces gens
n'avaient pas besoin d'armoiries, d'autres signes distinctifs permettant de les reconnaître avant le début du XIIIe siècle.


 



Olivier P. 10/11/2010 22:32



J'ai suivi tout vos articles sur Charenton avec beaucoup d'intérêt et je dois admettre que celui-ci est passionnant. J'aurais souhaité savoir si l'on connaissait le blason des seigneurs de
Charenton.


Sur ce site http://fr.geneawiki.com/index.php/18197_-_Blason_-_Saint-Amand-Montrond, il est fait mention du blason d'Ebe de Charenton, d'or à trois fasces de gueules.Pourtant ces armes semblent
plutôt appartenir aux Déols http://www.francegenweb.org/~heraldique/base/details.php?image_id=13646


Mais j'avais trouvé dans le Rietstap, un blason avec une étoile de gueules sur argent http://www.francegenweb.org/%7Eheraldique/base/details.php?image_id=14129


Pensez-vous que l'une ou l'autre peut-être le bon?


 


Cordialement,


 


Olivier P.



Olivier Trotignon 11/11/2010 06:54



Bonjour,


votre question revient parfois lors de mes exposés en public sur le sujet. Il n'existe plus aucune représentation accessible aux historiens des armoiries de la première famille de Charenton. On
est bien sûr pas à l'abri d'une découverte future chez un collectionneur ou lors de fouilles. Aucun armorial n'est assez ancien pour les décrire, si elles ont existé, ce qui est loin d'être
certain pour les XIe XIIe siècles, le sceau d'Ebe conservé aux AD du Cher n'en porte pas et aucune pierre armoriée n'est connue.


Ceci dit, il y a au moins une curiosité qui a attiré mon attention. Sur un des sarcophages de la nécropole du prieuré de Drevant se trouvait sculptée une curieuse croix avec, sur sa branche sud,
une sorte de patte. C'est cette sépulture sur laquelle était posée la stèle décrite dans un article du blog.


Peut-être ce dessin tout simple est-il un signe distinctif primitif des seigneurs de Charenton?



sirius 24/08/2010 08:28



Le parallèle est en effet intéressant, mais la photo du haut, représentant une personne en train de se noyer, provient-elle du tombeau du jeune Ebe? Dans ce cas, son auteur aurait carrément
imaginé un "rébus"...



Olivier Trotignon 24/08/2010 15:23



Non, hélas, ce tombeau a disparu. L'image vient du portail de la cathédrale de Bourges.


 



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