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28 février 2011 1 28 /02 /février /2011 17:37

croix-d'Orval

 

Même si je l’avais déjà aperçue lors d’une exposition, il y avait longtemps que je m’étais promis d’aller revoir la croix-reliquaire d’Orval dans l’église où elle a été conservée pendant des siècles. Déposée de longues années dans le secret d’un coffre de banque, pour la soustraire à de malhonnêtes intentions toujours à craindre, la croix est désormais exposée dans une vitrine blindée dans le chœur de la petite église Saint-Hilaire d’Orval. Le lecteur voudra bien me pardonner les inévitables redondances que cet article va générer au sujet d’un objet liturgique sur lequel tout semble avoir déjà été dit.

croix-d'Orval-détail

La croix d’Orval est une splendide réalisation de vermeil prévue pour accueillir, dans un minuscule caisson aménagé derrière les épaules du Christ, une épine de la couronne de la Crucifixion et, à chaque extrémité des branches, des gouttes de lait de la Vierge, derrière ce qui semble être des fenêtres de cristal de roche. D’un style comparable à ce qui se pratiquait au XIIIe siècle, cette pièce d’orfèvrerie aurait été offerte par le roi Louis IX à l’un  de ses vassaux berrichons, Henri de Sully, seigneur de Saint-Amand, Bruère et Orval depuis 1250, date de la mort de Renaud de Montfaucon, disparu sans descendance. La présence de quatre médaillons émaillés représentant les armes de la reine Blanche de Castille, mère de Louis IX, suggère que le reliquaire a été prélevé dans un trésor plus ancien.

Orval-armoiries

Il est difficile de savoir si le petit réceptacle articulé contenant l’épine était là d’origine ou s’il a été monté sous les ordres de Saint Louis après son retour de Constantinople avec la relique de la Vraie couronne d’épines de Jésus, dont il semble avoir soustrait un fragment pour l’envoyer en Berry. Face à la valeur du présent royal (même si la croix est réalisée en argent doré, métal somme toute assez banal pour l’époque) et la rareté de la relique principale (le lait de la Vierge est symbolisé par une poudre minérale), on reste perplexe devant la signification de la présence de cette croix-reliquaire, qui aurait pu faire partie d’un trésor cathédral, dans un terroir d’aussi modeste importance que la paroisse médiévale d’Orval.

croix-d'Orval-relique

L’observation du contexte géopolitique de l’époque permet de replacer ce don dans une perspective encore peu étudiée: l’affrontement entre les monarchies capétienne et Plantagenêt.
Revenons un instant sur la chronologie du don royal. La biographie du roi Louis IX nous apprend qu’il est revenu d’Orient en 1248, chargé de reliques. Renaud de Montfaucon décédant en 1250, la croix n’a pu arriver à Orval qu’entre 1250 et 1270, date de la mort du roi en Afrique du Nord. Les renseignements qu’on possède sur le destinataire sont trop imprécis pour être exploitables. Henri de Sully a eu un fils qui lui a succédé sous le même patronyme, si bien qu’en plus de 80 ans d’archives, on ne peut distinguer les dates de passation de pouvoir entre le père et le fils. Dans l’état actuel des sources, il y a peu à attendre de ce coté. Intéressons nous donc à la nature du don. Saint Louis fait déposer en Berry une très rare relique dont la valeur pour les contemporains est immense. Dans une région où les reliquaires abritent essentiellement des fragments osseux attribués à des saints d’envergure limitée, la présence d’un objet aussi prestigieux qu’une épine de la couronne du Christ donne au lieu de culte qui la possède un rayonnement inégalable. Inégalable, certes, mais à condition de ne pas souffrir de la concurrence d’une paroisse proche qui posséderait des reliques de même valeur. Or, et il semble que personne n’ai jamais tenté de rapprocher les deux événements, une autre translation de reliques a lieu en Berry dans la même tranche chronologique.
En 1257, le cardinal Eudes de Châteauroux dépose dans la basilique de Neuvy-Saint-Sépulchre un fragment du sépulcre et trois gouttes de sang du Christ, qui donnent immédiatement à ce sanctuaire un prestige considérable. Les pèlerins y affluent et aujourd’hui encore les reliques y jouissent d’une ferveur particulière.
Si on replace Neuvy sur une carte politique du XIIIe siècle, on observe que la petite cité appartient au territoire de l’ancienne seigneurie de Déols, devenue propriété d’une branche de la famille de Chauvigny, vassale d’Aquitaine et donc du roi anglais Henri III Plantagenêt, grand rival du roi Saint Louis.
Difficile de ne pas remarquer la coïncidence. Neuvy-Saint-Sépulchre, située le long d’une voie importante, fief d’un vassal du roi d’Angleterre, accueille des reliques uniques dans la région. Orval, nœud routier majeur sur la route entre Paris et l’Auvergne, qui coupe les routes vers le Nivernais et le Poitou, lieu d’échanges et de commerce, nouveau fief d’une famille rendant hommage à la royauté capétienne, devient dépositaire d’une relique de même valeur que celles exposées à Neuvy.
Il ne s’agit, et je tiens à insister sur ce point, que d’une hypothèse de travail, mais il est tout à fait probable que le roi de France ait tenté, avec un succès difficile à évaluer pour l’époque, de saper une des bases du pouvoir de son adversaire Plantagenêt en Berry, en plaçant Orval et son seigneur Henri de Sully à l’avant-garde d’une offensive destinée à affaiblir son rival anglais.
Qu’il me soit permis ici de remercier m. Patrick Trompeau, maire d’Orval et toute l’équipe du secrétariat de mairie, qui m’ont permis d’accéder au reliquaire en dehors des périodes d’ouverture de l’église. Les prochaines journées du Patrimoine me semblent une excellente opportunité pour venir découvrir cette rareté.
L’épaisseur du blindage du vitrage qui protège la croix est à l’origine de la faible qualité des photos qui illustrent cette page.

 

orval-général

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Published by Olivier Trotignon - dans patrimoine religieux
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commentaires

Estelle Ingrand-Varenne 06/03/2014 15:34


Je vous remercie pour votre article très intéressant. Je travaille sur les inscriptions de cette croix reliquaire et je
n'ai que deux références bibliographiques (Mely F. de, « Reliques de Constantinople », Revue d’art chrétien, 5e s.,
t. X, 1899, p. 322 ; et Buhot de Kersers A., Statistique monumentale du département du Cher,
Marseille, 1977 (1ère éd. : Bourges, 1875-1888), t. VI, p. 160-161, pl. XVIII h.-t.)


En auriez-vous d’autres à m’indiquer, que vous auriez lues au
cours de vos recherches ? Je vous en remercie d’avance.


 

Olivier Trotignon 09/03/2014 08:27



Bonjour,


je n'ai rien à ajouter à votre bibliographie. Il y a en fait très peu de monde qui travaille par ici, et la recherche demeure un acte rare. J'ai lu quelque part, mais où?, qu'il existait une
relique similaire dans la Sainte Chapelle de Riom, mais je n'ai jamais creusé la question plus avant.


Bien à vous,


O. Trotignon



Olivier P. 02/03/2011 13:44



Effectivement j'avais noté dans votre article précédent le testament de Mathilde de Montfaucon. Quid des titres? Ils reviennent aux suzerains qui les redistribuent ou bien sont-ils hérités en
cherchant parmi les ascendant?


De plus les noms Montfaucon et Charenton sont assez répandus pour qu'un historien du XIXe puisse faire un rapprochement hasardeux.


Savez vous s'il existe des ouvrages (récents?) précisant les terres ou les fiefs de cette région (Berry,Bourbonnais) à cette période (fin 12e-début 13e)? J'ai trouvé sur Google Books une histoire
du Berry datée de 1689 mais la lecture est plutôt fastidieuse.


 



Olivier P. 01/03/2011 20:41



C'est toujours avec plaisir que je viens lire vos pages.  En recherchant Guillerme de Montfaucon sur google, ce dernier m'a donné deux liens sur des anciens livres numérisés


http://books.google.fr/books?id=fksWAAAAYAAJ&pg=PA65&lpg=PA65&dq=Guillerme+de+Montfaucon&source=bl&ots=ljBV7AzAGC&sig=1Ej_67D9KW89hdRCwiQKstRVRNg&hl=fr&ei=3EZtTau3CoGy8gO5nqiiBQ&sa=X&oi=book_result&ct=result&resnum=4&ved=0CCYQ6AEwAw#v=onepage&q=Guillerme%20de%20Montfaucon&f=false


http://books.google.fr/books?id=tO-XLFCc10oC&pg=PT730&lpg=PT730&dq=Guillerme+de+Montfaucon&source=bl&ots=5Xfj6uB48b&sig=htuOCsy-vI0sfeugH_nPmjZNv0A&hl=fr&ei=3EZtTau3CoGy8gO5nqiiBQ&sa=X&oi=book_result&ct=result&resnum=2&ved=0CBsQ6AEwAQ#v=onepage&q=Guillerme%20de%20Montfaucon&f=false


Ils ont eu comme enfant, Agnès de TOUCY qui porte le
titre de dame de Charenton


http://www.google.fr/url?sa=t&source=web&cd=1&ved=0CBgQFjAA&url=http%3A%2F%2Ffr.wikipedia.org%2Fwiki%2FMaison_de_Sancerre&rct=j&q=Agn%C3%A8s%20de%20TOUCY%2C%20dame%20de%20Charenton&ei=TUptTb25IoWY8QOV7ZyoBQ&usg=AFQjCNEb9AftQZGHEGwGRGty1nOQh-LS4A&cad=rja


Désolé de vous embêter avec mes histoires (et ma curiosité). Bonne soirée.


 



Olivier Trotignon 02/03/2011 11:36



Aucune question sensée de n'embête, bien au contraire!


Ces indications généalogiques ne sont pas compatibles avec les sources de l'époque. La seule hypothèse serait l'existence d'une fille mariée et décédée sans descendance avant ses parents.


Une fille du couple Renaud+Mathilde serait, de droit, devenue héritière des terres de sa famille, le pouvoir féodal étant exercé par son époux jusqu'à transmission à la génération suivante. Les
deux époux prouvent, par leurs testaments séparés, l'absence d'héritiers directs à qui transmettre le fief.


 



Olivier P. 01/03/2011 13:56



Merci encore de cette histoire fort interessante agrémentée de belles photos. J'ai lu, dans vos pages probablement, que Guillerme de Montfaucon, la fille de Renaud de Montfaucon et Mathilde de
Charenton avait épousé Anséric de Toucy vers 1215.  Est ce le même Renaud de Montfaucon ou son fils?


 



Olivier Trotignon 01/03/2011 18:03



L'information ne vient pas de chez moi. Tous les enfants de ce couple sont décédés avant l'âge adulte, certains n'ont pas été baptisés, donc sont morts prématurés. Aucun acte authentique ne parle
d'une fille en âge de se marier.


Il est fort possible qu'il s'agisse d'une homonymie. Le seul autre Renaud de Montfaucon connu est, sauf erreur de ma part, le grand-père de celui évoqué dans l'article.


Merci de votre visite!


O. T.



Sirius 01/03/2011 08:42



Ne connaissant pas l'existence de cette croix ni son histoire, je n'ai pas été incommodé par de quelconques "redondances" (en plus, je n'ai aucune mémoire...), et la qualité des photo m'a suffit
pour apprécier cet article à sa juste valeur. Une question un peu hors-sujet me vient à l'esprit: se disputera-t-on ainsi les gouttes du sang de Nicolas Sarkozy après sa mort? Ou les feuilles de
la couronne de lauriers dont il se verrait bien couronné?



Olivier Trotignon 01/03/2011 11:10






Le créneau "saint Nicolas" est déjà pris. Il va falloir trouver autre chose pour convaincre le Vatican!



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