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9 août 2008 6 09 /08 /août /2008 09:39


Les chercheurs qui ont eu l'occasion de travailler sur le chartrier de l'abbaye cistercienne de Noirlac ont souvent fait mention d'un acte assez étonnant et unique en son genre dans la région, par lequel l'abbé de Noirlac et le seigneur Renaud de Montfaucon se sont partagé en 1228 les bénéfices d'une mine d'argent. Le texte précise qu'en cas de découverte d'autres filons, les conditions de ce partage seront reconduites. Le lieu de la découverte est même précisément situé au lieu dit "Podio de Haberto" ou "Puy d'Habert". Aucune charte postérieure ne parle plus de cette mine, ce qui laisse penser que son exploitation fut brève.

L'intérêt pour les métaux précieux et l'originalité du sujet a conduit certains de mes prédécesseurs à enquêter sur cette mine et à chercher à e situer l'emplacement. Deux auxiliaires se proposent à l'historien dans une telle recherche: la toponymie et la géologie. Consultés sur les possibilités métallifères du Berry, les géologues affirment qu'aucune couche géologique particulière ne peut déterminer la formation de matériaux argentifères dans la région. La mine de Puy d'Habert a peu de chances d'être retrouvée avec le concours de la carte géologique de la région. 

La toponymie est plus prometteuse, à condition de savoir ce qu'on cherche. Le terme "puy", de tradition occitane, désigne en général et surtout de nos jours, une élévation du terrain, comme la zone des "Peux" de Vesdun. Le nom d'"Habert" oriente la recherche vers la région de la forêt d'Habert, près de Morlac. Or, l'observation du paysage montre qu'il n'existe pas de colline dans ce secteur et la géopolitique médiévale place le périmètre à l'origine dans les domaines potentiels de la seigneurie de Morlac et au début du XIIIe siècle, dans l'aire d'influence des seigneurs de Châteauroux, rivaux de Montfaucon. Les parages de la forêt d'Habert font de mauvais candidats pour accueillir notre mine.

En se replaçant au plus près des usages des contemporains de Renaud de Montfaucon, on observe un usage assez différent de la toponymie. Les noms sont moins nombreux qu'aujourd'hui, et balaient des surfaces très vastes. Le toponyme Habert peut avoir été employé pour désigner un territoire beaucoup plus large que la superficie de l'actuelle forêt d'Habert. Il suffit, pour illustrer ce principe, d'observer l'étendue actuelle de la forêt dite de Tronçais ou de celle de Meillant.

Le puy, quant à lui, ne désigne pas que les hauteurs au XIIIe siècle, mais aussi les flans de vallée. Les gens de Châteauneuf parlent de "Puy David" pour situer la léproserie locale, sur la rive opposée du Cher. Les travaux de la regrettée Pierrette Dubuisson ont montré que le Saint-Amandois avait conservé deux exemples de cette tradition, le Piot Gré et le Piot Doux, vers Arpheuilles, vraisemblables anciens Puy au Gré et Puy Audoux, dominant la vallée de la Marmande. Dans cette logique, la mine d'argent pourrait être à rechercher près d'une vallée.

C'est ainsi que le cheminement du chercheur recoupe l'observation d'un ancien archiviste ayant trié le chartrier de Noirlac. On lit, au dos de la charte originale, un ajout d'une autre encre et d'une écriture plus récente que celle du scribe médiéval "Bois de la Baume". Ce nom, qui évoque une caverne, est employé pour désigner une petite forêt qui occupe une partie de la rive gauche du Cher entre Noirlac et le Bourg de Bruère-Allichamps, dans lequel on connaît l'existence d'une petite grotte, réputée naturelle, dite grotte de la Loutonière. Sur place, si la caverne peut s'apparenter au premier abord à une perforation naturelle du socle calcaire au point que certains y ont vu un possible abri préhistorique, il est flagrant qu'une surface de travail a été aménagée devant un petit front de carrière à flanc de coteau, et que des coups de pics ont marqué par endroits la paroi de la cavité, qui parait avoir été soudée ou agrandie. Une autre observation, fort peu scientifique car elle n'a pas été recoupée, mais qui peut tout de même être évoquée, est la couleur rosée d'une efflorescence sur la pierre de la carrière, qui ressemble aux oxydes qui altèrent le plomb antique.

On peut donc avec quelque raison avancer l'hypothèse que la petite caverne de la Loutonnière est le fossile d'une ancienne activité minière avortée faute de ressources métalliques qui, par prudence, a été l'objet d'un accord entre ayant-droits dès l'origine des travaux. Le faible volume déblayé, l'absence à la fois d'essor économique autour de l'abbaye de Noirlac et de monnayage significatif frappé par Renaud de Montfaucon à cette époque prouvent que les revenus de la mine ont dû être très décevants pour les cisterciens et leur protecteur laïc.
      

      

 

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Published by Olivier Trotignon - dans économie
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commentaires

BOUGON Philippe 10/10/2009 23:08


Généralement les abbayes cisterciennes ne sont pas loin de mines d'argent ou d'or.

Noirlac que je connais bien manquait à mon palmarès.

Merci pour ce renseignement.

Philippe BOUGON 


Sirius 13/05/2009 14:19

Effectivement, ce sont bien des remontées de fluides minéralisés qui sont à l'origine des mines de Chitry (58), et cette origine est certes applicable à d'autres endroits. mais la région de Corbigny-Chitry est très faillée, et ce jeu de failles a mis le socle en contact avec la couverture sédimentaire en de nombreuses places, avec lacune du Trias.Je ne connais pas la géologie de Melle.La situation de la forêt d'Habert est différente, avec des sédiments beaucoup plus épais au-dessus du socle mais, après tout, je ne suis pas géologue professionnel et j'éviterai d'émettre un avis que je serais en mal d'étayer suffisammenb!

Olivier Trotignon 14/05/2009 05:43


En fait, la mine supposée de Puy-d'Habert, n'est pas proche de la forêt du même nom, mais située sur le talus qui domine le Cher, près de Bruère-Allichamps, et il existe tout près un important jeu
de faille qui domine la géologie du Saint-Amandois (la colline qui porte les ruines de la forteresse de Montrond en est un vestige. Ce n'est pas une preuve, mais un indice supplémentaire.


sirius 25/01/2009 08:50

bonjour,Je viens de lire avec attention et grand intérêt cet article mais, ayant quelques connaissances en géologie et étant membre d'un club de spéléologie, je confirme qu'il est impossible que la Grotte de la Loutonnière ait pu être une mine d'argent.Elle se développe dans les calcaires du Bathonien / Bajocien qui, très loin du socle cristallin, ne sont pas minéralisés. Les plus proches mines d'Argent attestées sont, à ma connaissance, celles de Chitry, près de Corbigny, dont l'exploitation remonte au XVème siècle. Il s'agit là de galène argentifère qui s'est formée suite à la remontée de fluides chargés en minéraux au contact du socle du Morvan.Il se peut aussi que des mines d'argent aient existé en Limousin (Creuse, Haute-Vienne), voire dans l'extrême-sud de l'Indre, la nature des roches permettant de l'envisager. jacques Coeur exploitait des mines d'argent loin du Berry; ne faudrait-il pas plutôt chercher la mine du Puy d'Habert très loin de la forêt du même nom?

Olivier Trotignon 06/03/2009 19:45


Bonjour,
votre question est intéressante et avait déjà fait l'objet d'un court débat avec un géologue il y a quelques années.
Considérant que le socle primaire n'est pas si éloigné que ça de la zone étudié, cette personne avait convenu qu'une remontée de sulfures argentifères (si ma mémoire est bonne) n'était pas à
écarter et avait évoqué le cas des mines de Melle, exploitées dans une région sédimentaire.
L'acte initial ne fait référence à aucune autre paroisse et il me semble douteux que les moines de Noirlac aient pu partager des droits sur une région éloignée conjointement avec une seigneurie
laïque. Nous possédons des exemples de granges cisterciennes très écartées de leur abbaye-mère, mais ces cas ne concernent que de grands monastères organisant leurs domaines à l'échelle de
plusieurs régions (information colloque cistercien de Bourges en 1998).
Reste à savoir s'il est vraiment sorti quelque chose de la dite mine. Renaud de Montfaucon ne frappe pas de monnaie et Noirlac ne connaît aucun enrichissement sensible à cette date. Il est tout à
fait probable que des mineurs de fer ont trouvé sur place un minerai qui a pu leur sembler être de l'argent et que, sitôt la nouvelle connue, les deux seigneurs du lieu aient rédigé un accord pour
partager l'éventuel produit de l'exploitation de la carrière, vite abandonnée. Ceci expliquerait le faible volume de la cavité observable aujourd'hui.


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