Lundi 5 juillet 2010
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Alors que fleurissent dans notre région les manifestations misant leur succès auprès du public sur une vision
folklorique et matérialiste du Moyen-âge, voire de l’Antiquité, il me plaît de prendre de la distance par rapport au bruit des combats à l’épée et au son des cornemuses pour approcher une
dimension de la pensée médiévale qui laisse en général le grand public indifférent: la spiritualité féodale.
Je dis bien approcher, car l’étude d’un tel sujet demanderait, pour être complète, une vie entière de recherche. Quelques très beaux textes nous fournissent des indications sur les préoccupations
spirituelles des maîtres du pouvoir régional au crépuscule de leur existence, en particulier leurs testaments, qui sont des mines de renseignements sur le sujet.
Celui de Renaud, seigneur de Montfaucon et Charenton, nous en fournit un très bel exemple.
Renaud fait coucher sur parchemin ses dernières volontés vers 1250. Vieux seigneur veuf et sans descendance, il décide de partager son héritage entre une multitude de bénéficiaires tant laïcs qu’
ecclésiastiques vivant pour la plupart dans le périmètre de sa seigneurie. Les legs sont de nature très variée. On remarque tout d’abord, après calcul, les presque 650 kilos d’argent fin divisés
en livres et sous tournois promis aux divers légataires. Si on y ajoute les sommes promises par Mathilde de Charenton, l’épouse décédée de Renaud, sur son propre testament daté de 1243, c’est
environ une tonne de métal précieux qui a été versée par les deux seigneuries de Montfaucon et Charenton en moins d’une décennie. Les points de comparaison, hélas, me manquent pour évaluer
l’importance de cette somme pour l’économie locale de l’époque.
Aux dons habituels en rentes et en terres s’ajoutent des biens matériels plus faciles à se représenter comme le cheval de Renaud, donné à un certain Roubichon, des robes, une cuirasse, des
mesures de grain. La vicairie de Montfaucon reçoit pour sa part le livre d’Heures et le missel du seigneur, ouvrages rendus précieux par leur rareté.
Les bénéficiaires individuels cités dans l’acte ont des statuts sociaux très divers. Curés, chevaliers, hommes et femmes de classe indéterminée, Renaud pense d’abord aux pauvres, jeunes filles
sans dot, malades soignés à l’hôtel-Dieu de Montfaucon et étudiants, en particulier ceux qui s’instruisent à Paris. Des proches comme son barbier, ses vieux serviteurs, ses sergents, des
militaires de son ost reçoivent des sommes diverses.
On relève deux détails curieux: la chapelle Sainte-Marie-Madeleine de Montfaucon reçoit 10 livres pour sa reconstruction; l’église de Sancergues, elle, se voit dotée de 50 sous pour la pose d’un
vitrail.
Si plusieurs églises de campagne figurent sur la liste des légataires de Renaud de Montfaucon, c’est au clergé régulier qu’est destiné l’essentiel de son héritage, et en premier lieu aux
Cisterciens, majoritaires, il est vrai, sur l’étendue de ses possessions. La première abbaye à être inscrite sur la liste de ses largesses est Fontmorigny, qui reçoit aussi la plus forte somme.
Son abbé partage avec Eudes Troussebois, un des chevaliers familiers de Renaud, la charge d’exécuteur testamentaire. Fondée à l’initiative de la seigneurie de Montfaucon, Fontmorigny assumait le
rôle de nécropole familiale de ces féodaux. Renaud demande à y être enterré alors que Mathilde, sa femme et Renaud, leur fils aîné, reposent à Noirlac, deuxième monastère cistercien en ordre
d’importance à être couché sur le testament, avec un legs de 50 livres tournois, inférieur aux 80 livres attribuées à Fontmorigny, mais dix fois supérieur à ce qui est promis aux moniales
cisterciennes de Bussière. Toutes les autres maisons observant dans le diocèse de Bourges la règle de saint-Bernard reçoivent une somme d'argent; les moines de Bourras, dans la Nièvre, ne
sont pas oubliés. On note aussi ce legs de 10 livres d’argent consenti au chapitre général de Cîteaux, autre indice de l’importance qu’occupaient les cisterciens dans les préoccupations de la
féodalité berrichonne.
Ce testament confirme l’évolution de la spiritualité régionale en faveur des pratiques monacales plus conformes aux aspirations de cette société du milieu du XIIIe siècle.
Si l’église de Bourges figure sur la liste des héritiers de Renaud, on note que le seul intérêt de cet homme pour les ordres monacaux traditionnels s’exprime par la dotation des prieurés ruraux
fondés sur ses terres et de l’abbaye de Saint-Satur, dans le Sancerrois.
Plus proches des préoccupations d’une société de plus en plus urbaine s’inscrivent les legs aux hôtels-Dieu des terres de Montfaucon et Charenton, aux Templiers des alentours de Bruère-Allichamps
et aux Ordres mendiants nouvellement implantés dans les grandes villes de la région. Les Franciscains de Nevers et Bourges, ainsi que les Dominicains de cette cité, sont cités dans le
documents.
Renaud sent que la fin de ses jours est proche. Devant l’incertitude face à ce qui peut l’attendre dans l’ au-delà, il prend toutes les garanties, lui l’ancien Croisé, pour franchir victorieux
les portes du Paradis. Tous les gens qu’il aurait pu léser sont dédommagés, ses créances couvertes, sa sépulture prévue et certains serviteurs de Dieu disposés à prier pour son âme profitent de
ses bienfaits. Son testament nous permet de mesurer ceux de ces serviteurs qui paraissaient les plus aptes à combler ses attentes.